Article paru dans Le Matin Dimanche du 20 Juin 2009 A l’heure des vacances organisées et du tourisme durable, l’anthropologue Franck Michel milite pour le voyage «futile», «sans but précis», guidé par un désir d’autonomie et de nomadisme. Rencontre avec un homme engagé Anthropologue et historien, Franck Michel vit entre l'Alsace, l'Indonésie et la Corse, où il enseigne la socioanthropologie du tourisme. Le magazine Psychologies l'a rencontré. Franck Michel, votre dernier ouvrage fait l'éloge de l'«autonomadie». Vous lui aviez déjà consacré un livre («Désirs d'ailleurs», Ed. PUL) en 2005. En quoi est-elle d'actualité? Pour l'illustrer, vous proposez le «slow travel». De quoi s'agit-il? N'est-ce pas un fantasme? Que nous apprend cette attitude? Adopter cette forme de voyage nous fait peur, dites-vous, car elle renvoie à la précarité... Le slow travel est-il une nouvelle façon de voyager responsable et éthique? Pourtant, vous dites que le tourisme solidaire s'inscrit dans une logique colonialiste! «Nos voyages commencent en rêvant autour d'une mappemonde. Et en changeant dix fois de projet avant d'acheter les billets d'avion! Pour cet été, c'est fait. Après être parti en famille au Maroc, à Cuba et à Bali, ce sera un mois au Vietnam. Ensuite, rien n'est prévu. On ne réserve pas d'hébergement. Et je ne feuillette le guide touristique que dans l'avion. Ça crée un grand choc qui permet de déconnecter très vite. Je n'ai jamais voyagé autrement qu'avec cette liberté de pouvoir dire, à 17 heures: «Tiens, si on changeait de ville?» Ou de trouver un beau paysage et de rester quatre jours dans le coin. Les sites «à voir» sont souvent déshumanisés. Le soir, tout ferme. Le voyage, c'est davantage que ça. C'est se rendre compte des conditions de vie des habitants en dormant chez eux après avoir récolté l'adresse au café, ou en discutant sur un escalier. Grâce aux enfants (18 mois, 7 et 10 ans), les rencontres sont plus faciles. On se parle entre parents.» Agnès Rogelet
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Article paru dans Libération du 7 Août 2008 L'écotourisme, ça a commencé au début du XXe siècle avec les grands parcs nationaux américains. Depuis, la vague du développement durable est passée par là, et le verdissement contamine jusqu'à nos valises. Transporteurs et voyagistes rivalisent désormais d'étiquettes «durable», «nature» et «solidaire». Car ces notions entrent de plus en plus dans les critères de choix de touristes de plus en plus nombreux - il y a eu près de 900 millions de voyages dans le monde l'an dernier. De quoi parle-t-on ? Si le mot est à la mode, les Français n'ont encore qu'une vague idée de ce qu'est le tourisme responsable ou durable, écolo, solidaire ou éthique. L'éco-lodge en pays tropical, l'île écolo, l'écovolontariat en village africain, le trek andin. l'ensemble de ces voyages pourrait entrer dans la case durable. tout autant que le gîte ardéchois, la randonnée bretonne à vélo et le camping à la ferme. D'après un sondage TNS-Sofres réalisé en avril, 61 % des personnes interrogées ont le sentiment d'être mal informées à propos du tourisme responsable. Et ce n'est pas la tripotée de concepts et de définitions qui leur permettra d'y voir plus clair. «Il existe une confusion perpétuelle, personne n'est persuadé d'avoir compris tout le monde», confie Rachid Amirou, sociologue du tourisme qui se méfie des discours culpabilisateurs vis-à-vis des vacanciers. D'ailleurs, tout le monde ne jette pas la pierre au tourisme de masse. Certains développements ont été plus heureux que d'autres. «Quand Cuba développe son tourisme, l'île préfère concentrer l'afflux de touristes en un seul endroit pour ne pas défigurer d'autres parties de l'île, explique un spécialiste. Dans d'autres régions, comme au Mali, la misère étant partout, autant répartir la manne touristique entre plusieurs villages, plusieurs familles.» Et l'opposition ne se résume pas à voyage en groupe organisé contre voyage individuel. Bref, définir des critères simples de tourisme durable est loin d'être évident, selon qu'on est plus sensible au réchauffement, à la biodiversité, au respect des populations ou à l'économie locale. Françoise El Alaoui, consultante spécialisée en tourisme durable et équitable, auteure d'une thèse sur le sujet dès 1998 (1) tente une définition : «Quelle que soit son appellation, le tourisme que l'on qualifie d'équitable au sens large doit être respectueux de l'environnement et des populations locales, tout en assurant une rentabilité économique au tour-opérateur.» Qui voyage durable ? Pour rester sur le cas français, 72 % des voyageurs se disent prêts à partir dans ce cadre-là. Mais le marché est mal connu : «Le secrétariat d'Etat chargé du Tourisme ne collecte aucune donnée, pointe Françoise El Alaoui. Tout ce que l'on sait provient du sondage TNS-Sofres d'avril 2008, dans lequel 7 % des gens affirment avoir participé à un voyage responsable, contre 2 % en 2007. Mais qu'est-ce qu'un voyage responsable dans l'esprit des gens ? Il n'existe aucun label, mais beaucoup de brouhaha et peu de concret.» Deux associations de professionnels proposent une offre constituée : Agir pour un tourisme responsable (ATR) a rassemblé 150 000 voyageurs ces dernières années et l'Association pour un tourisme équitable et solidaire (Ates), environ 6 000. Au regard des 79 millions de touristes que l'Hexagone accueille chaque année et des quelque 30 millions de nos compatriotes qui partent en vacances (dont environ 8 millions à l'étranger), ce tourisme alternatif ferait plutôt office de nain. Est-ce réservé à une élite ? Dès qu'on aborde les questions écolo, l'argument du coût revient comme un épouvantail. Car le prix à payer peut être jusqu'à 30 % plus cher. «Le tourisme responsable est plus cher que le tourisme classique, surtout s'il met en oeuvre des savoir-faire importants, analyse Jean-Pierre Lamic, accompagnateur en montagne et président de l'Association des voyageurs et voyagistes éco-responsables, auteur d'un livre sur le sujet (2). Au Kenya, ça coûte plus cher de faire un campement, qui impacte moins sur l'environnement, que de loger dans un lodge : le campement inclut un garde, le guide, le cuisinier.» Mais équitable ne veut pas forcément dire hors de prix ou au bout du monde : «Le touriste peut aussi se prendre en main : louer un gîte en Ardèche et y aller en train, c'est émettre très peu de CO2, respecter les populations locales et s'assurer que l'argent sera directement injecté dans l'économie du pays ! souligne Françoise El Alaoui. Le tourisme équitable, responsable ou solidaire n'est pas forcément un voyage exotique et lointain.» Quel est l'avenir ? «L'engouement des consommateurs est certain mais bien souvent, devant la réalité du marché, la faiblesse de l'offre et les prix ultracompétitifs pratiqués par les voyagistes normaux, il est difficile de passer à l'acte et d'acheter un voyage étiqueté solidaire, durable ou équitable», précise Françoise El Alaoui. La question du label est centrale pour le développement de ce tourisme. Car, aujourd'hui, tout le monde peut prétendre faire de l'écotourisme, avec pour seul critère que l'activité se déroule dans la nature. A l'inverse, certaines petites structures, en France comme à l'étranger, défendent des bonnes pratiques depuis des années sans avoir les moyens de s'en vanter. Des associations ont choisi de rédiger leur propre charte, certaines, comme ATR, faisant valider le respect de leurs critères par un organisme indépendant. Enfin, l'écolabel européen peut s'appliquer à un lieu d'hébergement touristique en certifiant qu'il «utilise l'énergie efficacement et respecte l'environnement naturel». Mais la «petite fleur» symbolisant ce label manque cruellement de notoriété. En attendant une offre clairement étiquetée, la flambée pétrolière a déjà fait progresser la cause cet été : en France, la SNCF voit son trafic augmenter, alors que celui des autoroutes a baissé de 4 % en juillet. (1) http://elalaoui.free.fr (2) Tourisme durable : utopie ou réalité, L'Harmattan, http://blog.voyages-eco-responsables.org Launay Guillaume/Noualhat Laure
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Article publié dans Le Monde le 20 Janvier 2006 Baba Sarr attendait ce moment depuis des années. Lorsqu'il a appris le retour du Bou-el-Mogdad sur le fleuve Sénégal, il n'a pas hésité à quitter de nouveau son village et ses neuf enfants pour rejoindre l'équipage du bateau, qui assure depuis octobre la liaison entre Saint-Louis et Podor. A 74 ans, Baba Sarr a effectué pratiquement tous les voyages de cet ancien navire fleuron des Messageries du Sénégal, mis en service en 1954 pour le transport des passagers et des marchandises et parti jouer les navires de croisière sur d'autres eaux dans les années 1980, en Guinée-Bissau, en Sierra Leone et dans la région sénégalaise du Sine Saloum. Boubou en coton et chapeau tonkinois vissé sur la tête, Baba tient fièrement la barre au côté du commandant Bakaly Kébé : "C'est mon fleuve, j'y suis né. Il n'y a pas un endroit où je ne me sois pas arrêté, tout le monde me connaît sur les rives." A chacune des escales sur la route des anciens comptoirs, il retrouve l'effervescence colorée des arrivées à quai dans la clameur des cris d'enfants. Le retour du bateau sur les eaux du Sénégal a mobilisé les foules avec la réouverture du pont Faidherbe, cette sorte de tour Eiffel couchée édifiée en 1897 qui relie l'île de Saint-Louis au quartier de Sor et dont la travée tournante était restée immobile pendant près de vingt ans. "Le Bou-el-Mogdad pourrait à nouveau servir de lien entre les populations des villages, en assurant comme avant la distribution du courrier, surtout en période d'hivernage, où les routes sont impraticables", plaide le Saint-Louisien Jean-Jacques Bancal, à l'origine, avec d'autres amoureux du fleuve, de la réhabilitation du bateau. Modifié par de nombreux barrages destinés à endiguer la remontée du sel dans le delta, le Sénégal n'est plus ce fleuve emprunté par "de longues pirogues à éperons, à museau de poisson et à tournure de requin", décrit dans Le Roman d'un spahi que Pierre Loti rédigea en 1881 quelques années après un séjour à Saint-Louis. Avec ses 51 mètres de long et sa capacité d'accueil d'une cinquantaine de voyageurs, le Bou-el-Mogdad est aujourd'hui la seule embarcation de taille à desservir cette portion du plus grand cours d'eau du pays, qui prend sa source dans le Fouta-Djalon, en Guinée. D'où un sentiment d'immensité et de temps suspendu sur ces eaux qui bordent le désert mauritanien, avant de rejoindre l'Atlantique. C'est sur ce cordon de sable, qui s'étire entre fleuve et océan sur une vingtaine de kilomètres, que se trouve le quartier Guet N'dar, l'un des plus pittoresques de Saint-Louis. Une fois passées les ruelles, où vélomoteurs et carrioles à cheval tentent de se frayer un chemin au milieu des chèvres et des parties de foot improvisées, l'arrivée sur la plage offre un spectacle saisissant. Dans une atmosphère saturée par les odeurs âpres et les fumées troubles de chaudrons bouillonnants, les femmes font sécher au soleil les quelque 30 000 tonnes de poissons ramenés chaque année par les pêcheurs et expédiés une fois transformés vers Dakar. Ailleurs, le temps semble figé dans l'ancienne capitale de l'Afrique occidentale française, où subsistent des témoignages des heures sombres de l'esclavage. Les façades rongées par le sel rappellent le passé colonial, comme l'ancienne demeure des soeurs de Cluny, rue Blaise-Dumont, et son escalier à double révolution, qui servit de décor au film Coup de torchon de Bertrand Tavernier ou encore l'Hôtel de la Poste, escale favorite de l'aviateur Mermoz aux grandes heures de l'Aéropostale. Même si Saint-Louis est inscrite depuis six ans au Patrimoine mondial de l'humanité de l'Unesco, sa rénovation peine à démarrer. Passé le barrage de Diama, à 20 kilomètres au nord de la ville, le fleuve suit paresseusement son cours jusqu'à l'embouchure du Djoudj, une rivière qui constitue le premier point d'eau douce rencontré par les oiseaux après la longue traversée du Sahara. Troisième réserve ornithologique au monde classée au Patrimoine mondial de l'Unesco en 1980, le parc national du Djoudj accueille plus de trois millions d'oiseaux venus hiverner entre novembre et avril. Il faut approcher les marécages en pirogue aux premières lueurs de l'aube, lorsque le ciel mauve caresse les étendues de joncs, pour observer à loisir la chorégraphie des ibis noirs, hérons cendrés, cigognes, oies de Gambie, aigles pêcheurs et autres canards siffleurs. Gardien du parc depuis 1973, Insa Ngom a recensé 365 espèces dans la cuvette du Djoudj. Au loin, on aperçoit les potamochères détaler derrière les mangroves, tandis que les frêles jacanas glissent gracieusement sur les nénuphars et la salade d'eau. La vision la plus étourdissante est celle des colonies de pélicans qui forment une marée blanche et orange à perte de vue. Plus haut sur le fleuve, le périple se poursuit vers les villages wolofs de Dagana ou de Richard Toll, d'anciens comptoirs jadis réputés pour le commerce de la gomme arabique convoyée en caravane à travers le désert de Mauritanie. Richard Toll (le jardin de Richard, en wolof) tient son nom d'un fonctionnaire français qui tenta quelques expériences agricoles auprès du baron Roger, gouverneur civil de 1822 à 1827. Avec ses colonnades néoclassiques envahies par les mauvaises herbes et sa façade décrépite, la folie édifiée par le baron a le charme de ces vieilles bâtisses léchées par les vents qui tentent péniblement de résister aux années. Le silence des lieux contraste avec l'animation de cette bourgade industrieuse de 60 000 habitants, dont près du quart travaillent pour la Compagnie sucrière sénégalaise. Il faut se promener dans les quelque 8 000 hectares de la plantation sucrière pour assister au brûlage des cannes dans des vapeurs sucrées. Un parfum caramélisé qui reste en mémoire jusqu'à l'arrivée à Podor, où le fort de terre ocre joue les citadelles fantômes aux marges sahéliennes du fleuve. Anne-Laure Quilleriet
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