ECOSEN, une aure façon de voyager...
     
31.05.2009 14:50:00
Extraits de Presse

Article paru dans Le Monde du 7 Janvier 2009

CASAMANCE ENVOYÉ SPÉCIAL

Le bombolong est là ! Sorti à l'occasion d'événements importants, le grand idiophone à fente, taillé dans un tronc, résonne de toutes ses basses. A Diakène, en Basse Casamance (Sénégal), tout le village est rassemblé pour danser et chanter le début de l'opération de reboisement de la mangrove. Car la Casamance souffre de la disparition progressive de la mangrove. Les témoignages des pêcheurs le prouvent : pour remplir leurs filets, ils doivent aller de plus en plus loin. Les terres cultivables sont également appauvries par le sel.

Une perte de superficie de 20 % en un quart de siècle

Les mangroves ont perdu quelque 20 % de leur superficie dans le monde en un quart de siècle (entre 1980 et 2005), estime l'organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO). De tous les continents, c'est l'Asie, avec plus de 1,9 million d'hectares perdus, qui a le plus souffert de la destruction de ces écosystèmes. Mais l'Amérique centrale et du Nord et l'Afrique n'ont pas été épargnées, où la conversion en zones d'aquaculture, l'agriculture, le tourisme et, bien sûr, la pression démographique ont contribué à la progressive disparition des mangroves. La conséquence de leur suppression aboutit non seulement à une diminution de la biodiversité mais aussi à une intrusion du sel dans les zones côtières, a alerté la FAO.

Haïdar El-Ali, président de l'Océanium, association de protection de l'environnement basée à Dakar, ne l'oublie pas quand il prend la parole : "Ici, il y a vingt ans, les anciens vous diront que l'on ne voyait pas le ciel tellement les arbres étaient nombreux. Ici, il y a vingt ans, les hommes qui partaient en mer revenaient au village avec de gros poissons en abondance. Aujourd'hui, nous sommes tous là pour sauver cet environnement qui meurt. Et nous allons le faire dans plus de cent villages de Casamance. Nous allons replanter ensemble la mangrove pour faire revenir les poissons et protéger du sel les terres où pousse votre riz. Vous verrez toute la générosité que peut donner à nouveau la nature."

PLUS DE 6 MILLIONS DE PALÉTUVIERS

Cette scène s'est reproduite des dizaines de fois pendant des semaines, en Casamance, jusqu'au début du mois de novembre 2008. Pendant l'hivernage, la saison des pluies, 6,3 millions de propagules de palétuviers (Rhizophora) ont été plantées sur quelque 1 260 hectares, à raison de 5 000 plants par hectare. En tout, 110 villages, du nord au sud et de l'ouest à l'est de la Casamance, soit 5 400 km2, ont participé bénévolement à cette campagne, représentant plus de 10 000 planteurs.

L'objectif initial des cinq millions de palétuviers a donc été largement dépassé. Préparée depuis des mois grâce aux campagnes de sensibilisation organisées dans les zones concernées avec un camion cinéma projetant des films réalisés par l'Océanium, gérée en accord avec les autorités villageoises afin d'éviter de se heurter aux activités communautaires telles que le repiquage du riz qui nécessite une main-d'oeuvre importante, l'opération Casamance constitue une véritable réussite.

Pour Jean Goepp, coordinateur de l'ensemble du projet au sein de l'Océanium, "tout a commencé en 2006, lorsque nous avons planté 65 000 propagules dans un coin complètement sinistré, à Tobor. Et elles ont pris ! Pour nous, l'essentiel était de faire prendre conscience aux populations que planter des arbres est à la portée de tout le monde. Située près d'une route fréquentée, cette première plantation a fait parler d'elle. Des représentants villageois sont venus pour nous demander de planter près de chez eux. En 2007, nous avons donc multiplié pratiquement par dix le nombre de plants pour atteindre les 500 000."

Soutenue financièrement par la Fondation Ensemble et par la FIBA (Fondation internationale du banc d'Arguin) dès 2007, le projet 2008 a nécessité des moyens beaucoup plus importants. Près de 70 % du budget total de 130 000 euros ont été apportés par la Fondation Yves-Rocher, 15 % par Village Projects International, le reste avec l'aide de partenaires plus modestes comme la Fondation Marie et Alain Philippson et Kirène.

Au-delà des résultats obtenus en 2008 (80 % des propagules prennent racine), Haïdar El-Ali et Jean Goepp se projettent déjà sur la prochaine opération de l'hivernage 2009. Et comme, depuis 2007, l'objectif comptable consiste à multiplier sensiblement le nombre des plantations, ils espèrent atteindre - et qui sait dépasser - les 30 millions d'arbres plantés.

Pour atteindre un tel chiffre, trois deltas seraient concernés : le Saloum, le fleuve Gambie et la Casamance, bien sûr... La Fondation Yves-Rocher a déjà assuré l'Océanium de son soutien financier et Danone serait intéressé. En plus de la Gambie, la Guinée-Bissau pourrait participer à la prochaine campagne.

Les mangroves de l'Ouest africain, fragiles écosystèmes parmi les plus productifs en biomasse de la Terre et véritables nurseries naturelles pour la faune et la flore, entameraient alors une toute nouvelle jeunesse.

Olivier Herviaux

Repères

Palétuviers. L'arbre de la mangrove par excellence ; une des rares espèces capables de résister dans ces marécages côtiers que sont les mangroves.

Littoral. Les mangroves sont concentrées sur les zones littorales tropicales où les arbres et autres végétaux poussent donc en milieu salin.

Nurseries. Ils constituent un lieu de reproduction idéal des espèces, en même temps qu'ils offrent une protection importante contre l'érosion des sols mais aussi contre les ouragans.

Marées. Elles contribuent à faire prospérer les mangroves, qui ont besoin à la fois de l'eau douce des fleuves et de l'eau salée. La première enrichit le marécage tandis que la seconde nourrit la forêt.


  Sénégal | Afrique | développement
Comments 0Hits: 948  

31.05.2009 14:37:08
Extraits de Presse

Article publié dans Le Monde du 25 Avril 2008

Le grand entretien

Depuis plus de trente ans, Muhammad Yunus propose, avec un réel succès, l'accès au crédit pour les plus démunis. A l'heure de la crise du système bancaire et des émeutes de la faim, l'économiste bangladais, Prix Nobel de la paix en 2006, pointe les limites et les failles du capitalisme, et préconise un modèle d'entreprise sociale, qui n'exclurait plus de la vie économique la majeure partie de l'humanité.

Elle s'appelait Sufiya Begum. Au début des années 1980, elle vivait dans une maison de terre, à la campagne, au Bangladesh. Elle fabriquait de jolis tabourets en bambou. Son mari, journalier, gagnait l'équivalent de quelques centimes d'euros par jour. Ne possédant pas d'argent, Sufiya Begum vendait tous ses tabourets à un commerçant, qui les lui échangeait contre 25 cents et un peu de bambou – c'était son prix. Un jour, Muhammad Yunus vient la trouver, étonné qu'elle gagne si peu. A cette époque, après des études économiques aux Etats-Unis, le professeur Yunus doute. En 1974-1975, le Bangladesh a été ravagé par une terrible famine, et, raconte-t-il, il trouvait alors "de plus en plus difficile d'enseigner d'élégantes théories économiques sur le fonctionnement supposé parfait des marchés libres, tandis que la mort ravageait [son] pays". Il décide d'agir, bien déterminé à endiguer la pauvreté dans la région de Jobra. Il ne comprend pas pourquoi elle est endémique. En discutant avec Sufiya Begum, il réalise ce qu'il se passe. "Cette femme était étranglée par son prêteur. Il la condamnait à une sorte d'esclavage. Elle lui donnait toute sa collection de tabourets pour 25 cents, juste parce qu'elle ne pouvait acheter le bambou. Il lui manquait un crédit. J'ai mené une enquête. Quarante-deux villageois dépendaient des prêteurs. Tous auraient pu vivre de leur activité, avec un petit investissement. Il leur fallait, en tout, 27 dollars. Je les avais en poche…" Les idées fondatrices de la Grameen Bank et du microcrédit sont nées de ces rencontres.

Aujourd'hui, après vingt-cinq ans d'existence, la Grameen Bank et les institutions de microcrédit à travers le monde ont aidé à sortir de la pauvreté 150 millions de personnes. Le professeur Yunus a obtenu, avec la Grameen Bank, le prix Nobel de la paix en 2006. Depuis plusieurs années, il développe une nouvelle initiative : l'"entreprise sociale ". Il s'agit de lancer des activités économiques rentables mais dont l'objectif est d'apporter un bénéfice social aux exclus du monde économique. Ainsi a-t-il créé au Bangladesh, avec Franck Riboud, le PDG de Danone, la société Grameen Danone Foods qui vend aux habitants de Bogra des yaourts frais à bas prix, qu'ils voudraient servir dans des coques comestibles – et vitaminées. L'initiative permet de lutter contre la malnutrition et les carences alimentaires et d'offrir des emplois locaux. Si elle fonctionne, elle sera étendue à tout le pays. "Ce genre de petite entreprise sociale pourrait se généraliser, explique le professeur Yunus. Elle ouvre un nouveau type de marché, attentif à la pauvreté et aux besoins réels, qui va peut-être changer nos fondamentaux économiques."

Nous avons rencontré Muhammad Yunus à Paris, alors que le système mondial du crédit traverse une crise historique et que plusieurs grandes banques se sont effondrées. La peur de la récession gagne les Etats-Unis et des dizaines de milliers d'Américains se retrouvent poussés à la rue par les organismes prêteurs. Qu'en pense le fondateur de la Grameen Bank, où les taux de remboursement dépassent les 95 % ?

Comment expliquez-vous cette gigantesque crise du crédit populaire qui ébranle l'ensemble du système financier ? L'avez-vous vu venir ?

Dans l'affaire des subprimes, la crise est inhérente au fonctionnement du monde financier et bancaire. Les principes mêmes de crédit, les garanties exigées, les primes de risque réalisées sur le dos des moins solvables ont révélé combien ce système ne sait pas prêter aux pauvres. La faute revient donc d'abord aux banques. Elles ont prêté beaucoup d'argent en multipliant les fausses promesses. Elles se sont montrées très agressives dans leur publicité. Elles proposaient aux gens des offres fantastiques, assuraient que les plus modestes pourraient rembourser sur la durée. En fait, les crédits devenaient de plus en plus lourds. C'est la logique du système financier. Les pauvres doivent être mis sous pression pour rembourser. A la Grameen Bank, nous faisons l'inverse. Nous ne demandons pas de garantie pour prêter de l'argent. Nous n'étranglons pas les gens en pratiquant des taux exorbitants. Nous avons inversé le principe même du crédit. Chez nous, moins vous avez, plus vous nous intéressez. Si vous n'avez rien, alors vous êtes prioritaires. Et ça marche ! Notre taux de remboursement est supérieur à 95 %, comparez !

Les subprimes, les dettes transformées en produits financiers, l'aveuglement face à la situation des ménages les plus pauvres : comment en sommes-nous arrivés là ?

Le système financier cherche toujours le meilleur rendement, il est emporté par sa propre logique, les subprimes, les titres, les hedge funds… La seule voix qui se fait entendre sur le marché est la maximisation des profits. La vente des crédits consentis en titres financiers et créances hypothécaires, la création et les échanges d'actifs bancaires sans solvabilité ont accéléré la crise. De grandes banques, de grandes sociétés les ont utilisés pour se couvrir à l'heure des bilans. Le système est aveugle à toute autre considération que le profit. Aujourd'hui, les médias font leurs gros titres sur les sommes colossales perdues par les banques, tout cet argent dilapidé, ces patrons démis de leurs fonctions… Mais j'entends très peu parler des familles qui ont été dupées par les offres inadaptées des banques, qui se retrouvent poussées à la rue, poursuivies par les créanciers, ces centaines de milliers de gens qui les ont crues.

Vous remettez en cause le principe même de l'octroi du crédit sous garantie, fondement de la théorie économique classique et du fonctionnement financier…

En effet, je critique le dogme selon lequel des prêts ne peuvent être accordés sans garantie, surtout aux plus pauvres. Tous les banquiers défendent ce principe sans même l'analyser. Quand nous avons commencé, en 1983, ils nous disaient : "Vous gaspillez votre argent. Vous ne serez jamais remboursé. Votre système va s'écrouler." Mais c'est leur système qui s'écroule aujourd'hui. Depuis vingt-cinq ans, la Grameen Bank et les institutions du microcrédit ont distribué 6 milliards de dollars à 150 millions de familles, sans demander de garantie. Notre banque réalise des profits, comme toute banque bien gérée. Elle n'a pas eu recours à des dons depuis 1995. Elle fonctionne en collaboration avec 10 000 institutions de crédit dans le monde. Selon une enquête récente, 64 % de ceux qui nous ont emprunté pendant cinq ans sont sortis de la pauvreté chronique. Notre initiative constitue une opportunité pour ajuster l'ensemble du système financier. Il devrait permettre de penser un nouveau genre de crédit qui ne laisse personne de côté. Les principes actuels du système bancaire interdisent à la moitié de la population mondiale de participer à la vie économique. Pas seulement dans les pays du Sud, mais aux Etats-Unis et en Europe aussi. Les banques traditionnelles demandent aux gens d'être solvables avant même de leur prêter de l'argent. Mais alors à quoi servent-elles, si elles ne les aident pas à sortir d'une situation difficile, à créer de la valeur, du travail ? Les banques demandent tous les jours à leurs avocats de coincer leurs clients. Nous n'avons pas de juristes dans notre système. Nous n'en avons pas besoin. On mesure combien la théorie économique dominante présente plusieurs angles morts.

Lesquels vous semblent-ils les plus dangereux ?

Les banques et les financiers refusent d'entendre que prêter aux pauvres permet de créer des emplois et de générer des revenus. Ils ne reconnaissent pas une famille ou un ménage comme une unité de production dynamique. Ils ne voient pas qu'une activité indépendante – échoppe de rue, service de réparation, barbier, retoucheur, petit artisan itinérant, tout ce qu'on appelle le " secteur informel " – constitue un véritable travail, et même une source d'emploi qui doit être encouragée par le crédit. La littérature économique fait l'impasse sur cette donnée majeure de l'activité humaine, le travail indépendant, qui est le premier moyen de gagner sa vie. Les responsables économiques considèrent l'emploi comme salarié uniquement, ils attendent des entreprises qu'elles embauchent. Si elles ne le font pas, le chômage s'installe. Voilà la logique actuelle du capitalisme. Pourquoi les gens devraient-ils attendre d'être employés ? Pourquoi ne pas les aider à créer leur propre activité ? Les pauvres du Sud n'attendent pas que des grandes entreprises les rémunèrent. Ils n'espèrent pas tout de la politique d'emploi et des allocations-chômage. Ils doivent nourrir leur famille, ils font une multitude de travaux utiles, petit commerce, service de réparation, tailleur… Regardez l'intense activité qui règne dans les rues des villes asiatiques les plus pauvres, et comparez avec les vôtres ! Il faut soutenir cette énergie avec le crédit populaire, lui donner des outils économiques…

Vous dites qu'en Europe et aux Etats-Unis, nous sommes enfermés dans une politique d'emploi et de crédit élitaire et étriquée. Expliquez-nous…

Récemment, un ami américain me racontait qu'il avait traversé les régions pauvres des Etats-Unis, les villes frappées par les licenciements et le chômage. Il décrivait des quartiers déserts, des rues mortes, des maisons inoccupées, des bureaux et des usines fermées, partout. Il se demandait comment les habitants parvenaient à survivre. Voilà à quoi mène la logique du travail salarié, la politique de l'emploi unique. Quand cet ami a visité le Bangladesh, infiniment plus pauvre que les Etats-Unis, il a découvert combien n'importe quel coin du pays, à la ville, la campagne, grouille d'activités "informelles". Sur la moindre parcelle inoccupée, on trouve des cabanes où l'on vend de tout, des légumes, des outils, de l'électronique… Dans pratiquement toutes les maisons, les cours, les jardins, les gens trient leur récolte, fabriquent, soudent, réparent. Dans l'Occident riche, vous ne proposez qu'un seul type d'emploi, salarié, pour un patron, une entreprise. Entendez-moi bien : je soutiens toute forme d'embauche et d'industrie, toute politique de l'emploi. Mais ne promouvoir que le salariat me semble terriblement limité. Voir seulement l'homme comme un être recherchant une paie me semble une conception étroite de l'humain. C'est une forme d'esclavage.

D'esclavage ?

Aujourd'hui, dans les pays du Nord, chaque enfant travaille dur à l'école pour obtenir un bon travail. C'est-à-dire un bon salaire. Adulte, il travaillera pour quelqu'un, deviendra dépendant de lui. L'être humain n'est pas né pour servir un autre être humain. Un travailleur indépendant, qui tient une échoppe par exemple, travaille quand il en a besoin. Si certains jours il ne veut pas travailler, il le peut. Il a fait sa journée, il profite un peu de la vie. Il n'a personne à prévenir s'il a une heure de retard. Il ne s'inquiète pas de perdre une partie de son salaire. Quand nous étions des chasseurs-cueilleurs, nous n'étions pas des esclaves, nous dirigions nos existences. Des millions d'années plus tard, nous avons perdu cette liberté. Nous menons des vies rigides, calées sur les mêmes rythmes de travail tous les jours. Nous courons pour nous rendre au travail, nous courons pour rentrer à la maison. Cette vie robotique ne me semble pas un progrès. Avec le salariat, nous avons glissé de la liberté d'entreprendre et d'une certaine souplesse de vie vers plus de rigidité. J'ai un salaire, un patron, je dois faire mon job que cela me plaise ou non, car je suis une machine à sous. C'est là le danger global des structures économiques actuelles, de la théorie dominante. L'homme est considéré comme un seul agent économique, un employé, un salarié, une machine. C'est une vision unidimensionnelle de l'humain. Le salariat devrait rester un choix, une option parmi d'autres possibilités.

Le "secteur informel" n'a pas bonne réputation dans la littérature économique des pays riches…

C'est un terme dégradant. Ce secteur n'est jamais encouragé ; au contraire, on l'entrave avec des règlements, des patentes, des impôts. Je suggère de lui donner un nom plus adapté, plus valorisant, car c'est justement là que les hommes se montrent le plus créatifs. Faute de mieux, je propose le "secteur des gens", c'est-à-dire lorsqu'ils inventent eux-mêmes leur emploi, créent leur activité et la pratiquent dans la rue, les quartiers, à la campagne. Dans ce champ d'activité, la population invente son emploi, le pratique un peu partout, dans la rue, dans les quartiers, à la campagne. Le gouvernement n'a rien à y faire, seulement à veiller de ne pas l'étouffer. Je fabrique des bijoux, je grille des noix et des bonbons, je fais la cuisine pour les gens du quartier, je retouche les habits usés, je chante aux terrasses… C'est l'auto-emploi, le self-employement. Je n'ai pas à remplir un formulaire de candidature. Je n'attends pas d'être embauché. Je réponds directement à la demande. En inventant mon activité, je prends soin de moi-même et de ma famille. Des dizaines de millions de personnes vivent ainsi dans les pays en voie de développement. Dans les pays riches, la théorie dominante ne considère pas ces activités comme "économiques". Les acteurs sociaux, les banques, se refusent à les financer et les aider. Ils croient seulement à l'entreprise formelle, au salariat. Comme si recevoir un salaire vous donnait le certificat de développement !

Quels autres "angles morts" de la pensée économique révèlent la crise actuelle ?

Les gouvernements qui tiennent les leviers et les banques considèrent la personne humaine comme une entité abstraite, un agent économique dépourvu de genre sexuel. Or, notre expérience à la Grameen Bank révèle que les femmes se montrent beaucoup plus actives et solvables que les hommes dès qu'on leur donne du crédit. Au Bangladesh, quand j'essayais en vain de convaincre les banques d'octroyer des prêts aux villageois, on me répondait toujours : "C'est impossible de faire ça." Quand j'ai émis l'idée de prêter aux femmes pauvres, on m'a considéré comme un illuminé. Quand on parlait d'argent aux femmes, elles répondaient toutes : "Voyez mon mari. Je ne touche jamais à l'argent. Je n'y connais rien." Je me suis rendu compte qu'aucune femme, pas même 1 % d'entre elles, ne fréquentait les banques. Elles ont été tellement sous-estimées que je me disais : elles ont peur, cela va prendre du temps. Quand nous avons lancé la Grameen Bank, nous voulions parvenir à accorder des prêts à au moins 50 % de femmes. Nous savions qu'il allait falloir vaincre les résistances des femmes elles-mêmes.

Cela vous a pris longtemps ?

Nous avons mis six ans pour atteindre la parité. Nous nous sommes alors rendu compte que l'argent confié aux femmes procurait beaucoup plus de bénéfices. Elles créaient du travail, de l'emploi, des richesses. Elles remboursaient leur crédit. Au début, nous ne travaillions qu'au Bangladesh. Les femmes bangladaises prennent beaucoup plus soin des enfants que les hommes. Elles pensent à leur avenir, elles veulent faire bouger les choses pour qu'ils vivent mieux demain. Les hommes, eux, veulent profiter de l'instant, ils dépensent facilement. Au début, nous pensions que cet état de fait ne concernait que le Bangladesh. Mais non, on retrouve la même volonté féminine sur tous les continents. Je crois que du fait de sa longue histoire au service des enfants et des hommes, la femme possède une qualité unique, le sacrifice de soi. L'homme ne possède pas un tel sens du sacrifice. On entend rarement dire qu'une femme est allée boire sa paye. Les femmes pensent à long terme, elles économisent, elles sont solvables. Voilà pourquoi le ratio de la Grameen Bank s'est inversé. Aujourd'hui, les femmes sont nos principaux clients. A 90 %… Les banques traditionnelles n'ont jamais pensé prêter aux femmes, elles n'ont jamais compris la force économique vertueuse et dynamique qu'elles représentent.

Vous appelez de vos vœux un "capitalisme social", un nouveau capitalisme. C'est-à-dire ?

Souvent on me demande : "Vous avez créé la Grameen Bank. Est-ce que vous n'en tirez aucun profit ?" Je réponds : "Je ne possède pas la Grameen, je ne possède aucune part de la société." J'ai toujours pensé que la Grameen Bank devait être possédée par les emprunteurs, les pauvres. Ce sont eux les propriétaires, d'ailleurs ils font partie du conseil de direction. Bien sûr, je suis chef d'entreprise, je reçois un salaire, mais celui-ci n'est pas lié au fait que je possède des parts. Travailler dans une entreprise à vocation sociale ne vous rapporte aucun dividende. D'autres interlocuteurs me disent, au Bangladesh : "Vous devez être riche, vous avez créé la plus grosse entreprise de téléphones mobiles du pays." Je leur réponds : "Il s'agit en effet de la plus grosse entreprise de téléphonie mobile du pays, mais cela ne me rend pas riche pour autant. J'ai créé l'entreprise sans même jamais penser y prendre des parts." Alors ils s'interrogent : "Pourquoi avoir bâti tout cela si vous n'y gagnez rien ?  Je gagne ce que me rapporte mon travail.

Vous avez contribué à fonder de nombreuses sociétés pourtant…

J'ai participé à la création de vingt-six sociétés avec la Grameen Bank, je ne suis actionnaire d'aucune. Je sais bien ce que les certains pensent : "C'est un idéaliste." Mais non, je ne suis pas idéaliste, je suis réaliste. Tout le monde espère gagner de l'argent en faisant des affaires. Mais l'homme peut réaliser tellement d'autres choses en faisant des affaires. Pourquoi ne pourrait-on pas se donner des objectifs sociaux, écologiques, humanistes ? C'est ce que nous avons fait. Le problème central du capitalisme "unidimensionnel" est qu'il ne laisse place qu'à une seule manière de faire : rentrer des profits immédiats. Pourquoi n'intègre-t-on pas la dimension sociale dans la théorie économique ? Pourquoi ne pas construire des entreprises ayant pour objectif de payer décemment leurs salariés et d'améliorer la situation sociale plutôt que chercher à ce que dirigeants et actionnaires réalisent des bénéfices ?

Quelles en seraient les règles de fonctionnement, à la fois capitalistique et social ? Pourriez-vous donner des exemples ?

Les premières entreprises de ce genre gravitent déjà autour de la Grameen Bank ou du commerce équitable. Elles ressemblent à des sociétés capitalistes classiques, elles emploient des travailleurs, produisent des biens et des services, proposent à leurs clients un prix unique et cohérent, couvrent leurs coûts de façon pérenne sans rien attendre des dons ou d'une aide gouvernementale. Ce sont des affaires qui tournent, s'équilibrent, ne dépendant pas de la charité. Leur particularité ? Elles se destinent à créer un bénéfice social pour une catégorie de population. Ce peut être, par exemple, produire une alimentation de qualité destinée aux enfants pauvres en se débarrassant de tous les coûts d'emballage luxueux et la publicité des aliments classiques. Ou encore commercialiser des polices d'assurance-maladie permettant aux plus démunis d'accéder à des soins médicaux. Ou bien se consacrer au recyclage des ordures et des eaux usées qui polluent un quartier où vivent les laissés-pour-compte. Regardez autour de vous, vous trouverez partout de quoi monter un social-business. Sans doute faudrait-il en imaginer un qui puisse aider les familles poussées à la rue par la crise des subprimes.

Propos recueillis par Frédéric Joignot


  Grameen | micro-crédit | microcrédit | Muhammad Yunus
Comments 0Hits: 838  

31.05.2009 14:23:25
Extraits de Presse

Article publié par PANAPRESS le 18 Juin 2006

Le ministre sénégalais des Petites et moyennes entreprises, de l'Entreprenariat féminin et de la Micro- finance, Marie Pierre Sarr Traoré, a estimé samedi à Guédiawaye, dans la banlieue de Dakar, que la promotion de la micro-finance peut aider à la réduire la pauvreté au Sénégal. S'exprimant lors d'une cérémonie marquant la relance des activités de l'association "And Naatal Sénégal" (Ensemble pour développer le Sénégal), Mme Traoré a déclaré que le gouvernement du Sénégal encourage le renforcement des capacités des femmes dans les domaines de l'entreprenariat et du développement des Petites et moyennes entreprises (PME).

Elle a indiqué que "c'est pour matérialiser cette volonté du président Abdoulaye Wade d'aider les femmes", que le gouvernement a mis en place un Fonds de promotion de l'entreprenariat féminin.

"And Naatal Sénégal", créé en 2000, a élaboré pour la période 2006- 2011, un programme de lutte contre la pauvreté et le sous-emploi, indique la présidente de l'association, Mme Aminata Sall Samb.

Elle a souligné que le programme est articulé autour de la micro- finance, du renforcement des capacités des bénéficiaires et de l'accès aux services sociaux de base.


  microcrédit | micro-crédit | Afrique | Sénégal
Comments 0Hits: 916  

31.05.2009 14:19:57
Extraits de Presse

Article publié dans Le Monde du 15 Octobre 2006

Le terrorisme germe, pas toujours mais souvent, sur le terreau de la pauvreté. En récompensant du prix Nobel de la paix le professeur Muhammad Yunus, l'inventeur du microcrédit, le comité suédois a voulu montrer que "le développement social et économique à la base" en faveur des populations les plus déshéritées et les plus perméables aux idées violentes servait la paix.

Muhammad Yunus a permis à des millions de personnes de sortir de la pauvreté. Il aurait pu recevoir le prix Nobel d'économie. En 1997, Bill Clinton, alors président des Etats-Unis, avait d'ailleurs évoqué la possibilité que cette distinction soit décernée au "microbanquier" bangladais.

L'idée de créer des banques pour les pauvres, gérées par les pauvres et propriétés des pauvres, n'est pas nouvelle. Certains y ont songé à toutes les époques, notamment les précurseurs du socialisme, au début du XIXe siècle. En sont issues les nombreuses institutions mutualistes. Mais, pour les plus pauvres, personne n'était parvenu à trouver de mécanisme rentable.

Professeur d'économie aux Etats-Unis, Muhammad Yunus revient en 1974 au Bangladesh, frappé par une immense famine. Il demande à ses étudiants d'interroger les 42 fabricants de tabourets en bambou de sa ville, Chittagong, pour savoir de combien ils ont besoin. Réponse : 27 dollars au total. Malgré la surprenante modicité de la somme, aucune banque ne leur prête, et ils sont victimes des usuriers. M. Yunus décide de leur avancer l'argent de sa poche. Ces minuscules prêts permettent d'acheter le stock de bambou, de produire et de rembourser à 100 % le professeur, à la stupéfaction des banquiers.

L'idée du microcrédit est née. La moitié de la population mondiale n'a pas accès aux services bancaires. Leur prêter, c'est leur permettre de créer leur propre emploi, comme le souligne Jacques Attali, l'ancien conseiller de François Mitterrand, qui a beaucoup fait pour populariser la microfinance.

Aujourd'hui, la Grameen Bank, fondée par le professeur Yunus, a six millions de clients, dont 96 % de femmes. Le concept s'est développé dans une quarantaine de pays, dont certains pays développés, comme la France, où il commence à être appliqué dans les quartiers difficiles. Une soixantaine de millions de personnes, dans le monde, bénéficieraient de ces microprêts.

Le microcrédit n'est pas la solution miracle contre la pauvreté. Environ dix mille institutions de prêt existent dans le monde, mais, parce que les coûts de fonctionnement sont très élevés, très peu peuvent se passer de subventions. Néanmoins, un emprunteur fait vivre quatre personnes en moyenne, et les taux de remboursement sont bons. L'inventeur de la microfinance a bien oeuvré pour donner espoir aux malheureux.

Le Monde.


  micro-crédit | Grameen | Muhammad Yunus | microcrédit
Comments 0Hits: 841  

31.05.2009 14:16:24
Extraits de Presse

Article publié dans Le Monde du 5 Mai 2008

On a pu observer, la semaine dernière, une lueur d'espoir dans la crise alimentaire mondiale. En prévision d'une moisson exceptionnelle, l'Ukraine a assoupli les restrictions à l'exportation. Du jour au lendemain, les prix mondiaux du blé ont baissé de 10 %. En revanche, les négociants de Hongkong fixent le prix du riz à plus de 1 000 dollars la tonne, alors qu'il n'était qu'à 460 dollars il y a deux mois. Telle est la volatilité des marchés actuels. Mais une chose est sûre : nous sommes passés d'une ère d'abondance à une période de pénurie. Les spécialistes s'accordent pour dire que les prix alimentaires ne sont probablement pas près de redescendre aux niveaux auxquels le monde s'était habitué à les voir.

Cela suscite la grogne des consommateurs jusqu'aux Etats-Unis et dans les riches pays européens. Mais imaginons la situation de ceux qui vivent avec moins de 1 dollar par jour - le "milliard d'en bas", les plus pauvres d'entre les pauvres. La plupart sont en Afrique, beaucoup doivent consacrer jusqu'aux deux tiers de leurs revenus à se nourrir. La semaine dernière au Liberia, j'ai appris que les gens avaient cessé d'acheter le riz d'importation par sacs entiers. De plus en plus souvent, ils doivent le prendre au verre, car ils n'ont pas les moyens de payer plus. Souvenons-nous que la descente du Liberia aux enfers a commencé, en 1979, par des émeutes de la faim. En Côte d'Ivoire, les dirigeants politiques m'ont confié leurs craintes de voir la crise saper leurs efforts pour établir une authentique démocratie - à un moment où ils sont tout près de réussir. Au Burkina Faso, le président m'a dit que son pays avait désespérément besoin d'aide. La moitié des habitants vit avec 1 dollar, voire moins, par jour, la plupart étant des petits agriculteurs. Le ministre des affaires étrangères s'est exprimé en termes très forts. La crise alimentaire, a-t-il dit, constitue une menace bien plus dangereuse que celle du terrorisme, "elle conduit les gens à douter de leur propre dignité d'être humain".

Il peut être tentant de laisser les marchés opérer leur magie. Si les prix augmentent, dit-on, l'offre suivra. Mais nous vivons dans le monde réel, pas dans celui de la théorie économique. Dans la vallée du Rift, au Kenya, le grenier à blé de l'Afrique orientale, les fermiers ne plantent que le tiers de ce qu'ils ont planté l'an dernier. Pourquoi, alors qu'on aurait pu s'attendre à ce que la hausse des prix les incite à planter plus ? Tout simplement parce qu'ils ne peuvent pas acheter d'engrais, dont les prix connaissent une augmentation vertigineuse. Nous constatons la même chose au Mali, au Laos ou en Ethiopie. C'est la recette même du désastre.

Au début de cette semaine, à Berne, j'ai réuni les responsables des agences de l'ONU et des principales organisations multilatérales pour l'aide et le développement. Nous nous sommes mis d'accord sur un plan d'action d'urgence. Le premier impératif est de nourrir ceux qui ont faim. Le Programme alimentaire mondial (PAM) aide 73 millions de personnes. Pour qu'il y parvienne, il lui faut trouver 755 millions de dollars supplémentaires à seule fin de couvrir la hausse des coûts. Les pays participants se sont déjà engagés à fournir 475 millions de dollars. Mais les promesses n'emplissent pas les estomacs, et l'agence ne dispose actuellement que de 18 millions de dollars. Nous ne pouvons nous permettre de rester bloqués dans la crise. Afin d'assurer une nourriture suffisante pour tous demain, nous devons agir dès aujourd'hui et procurer aux petits agriculteurs le soutien dont ils ont besoin pour améliorer leurs prochaines récoltes. L'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) a donc demandé 1,7 milliard de dollars pour financer une initiative d'urgence permettant de fournir aux pays à faibles revenus. Le Fonds international pour le développement agricole va mettre 200 millions de dollars à la disposition des agriculteurs pauvres des pays les plus touchés. La Banque mondiale envisage d'établir une structure internationale de réponse à la crise.

Afin de coordonner ces mesures, je vais mettre en place un comité de travail des Nations unies sur la crise alimentaire mondiale que je présiderai Je ne ménagerai aucun effort pour mobiliser la volonté politique de tous lors du sommet des pays du G8 prévu en juillet au Japon, et à l'occasion de la conférence de la FAO sur la sécurité alimentaire prévue à Rome début juin.

Nous pouvons juguler cette crise. Nous en avons les moyens. Nous le savons. Nous devrions considérer cette situation pas seulement comme un problème mais aussi comme une chance immense de nous attaquer aux problèmes fondamentaux de nombre de gens les plus démunis du monde, dont 70 % sont des agriculteurs pauvres. Si nous les aidons - si nous leur fournissons à la fois de l'aide et un mélange équilibré de politiques locales et internationales -, la solution est à notre portée.

Lors de mon périple en Afrique de l'Ouest, j'ai découvert plusieurs raisons d'être optimiste. Au Burkina Faso, j'ai vu un gouvernement qui, avec l'aide de pays comme le Brésil, travaille à importer des semences résistant à la sécheresse et à mieux gérer les rares ressources en eau disponibles. En Côte d'Ivoire, nous avons vu une coopérative de femmes qui s'occupe d'un élevage de poulets mis en place grâce à des fonds de l'ONU. Le projet, qui génère revenus et nourriture aux villageois, peut facilement être reproduit ailleurs. Dans un autre village, un groupe de femmes, avec l'aide de l'ONU, augmentent peu à peu la production agricole locale et pourront, sous peu, remplacer le riz fourni par le PAM par leur propre culture. Ce sont là des solutions basiques et concrètes à des problèmes basiques - précisément le genre de solution dont l'Afrique a besoin.

Lors d'une visite d'une école primaire en construction à Ouagadougou, j'ai raconté aux enfants les conditions dans lesquelles j'avais moi-même étudié : une école sans murs, où nous étions assis à même la terre. Je leur ai expliqué que j'avais moi aussi connu la faim dans mon enfance - nous avions tout juste de quoi nous nourrir, mes propres grands-parents et d'autres personnes âgées contraintes de fouiller dans les ordures pour trouver de la nourriture, les enfants en bas âge ayant à peine de quoi assurer leur croissance.

Je me suis souvenu de ces images lors de mon voyage en Afrique, et j'ai pensé à l'abondance des ressources que recèle ce continent, à la force et au courage de ses habitants. Si mon propre pays( la Corée du Sud) est parvenu à surmonter ses traumatismes pour devenir une puissance économique, l'Afrique en est tout aussi capable. La seule condition, c'est que nous l'y aidions. Nous pouvons commencer à le faire en prenant les mesures indispensables pour maîtriser la crise alimentaire. Traduit de l'anglais par Gilles Berton.

Ban Ki-moon est secrétaire général des Nations unies.


  développement | Afrique
Comments 0Hits: 860  

31.05.2009 14:13:08
Extraits de Presse

Article publié dans Le Monde du 3 Décembre 2008

Deux grands chocs ont secoué le XXIe siècle. Le 11 septembre 2001, l'ordre politico-sécuritaire a subi la plus grande attaque qui se soit jamais produite contre l'ordre établi. Des fanatiques ont défié la communauté internationale, en voulant nous entraîner vers une nouvelle "barbarie". Autour des Etats-Unis, la solidarité mondiale a été totale dans la lutte contre le terrorisme. Malheureusement, les décisions prises ensuite n'ont pas été les plus appropriées : au lieu de s'attaquer aux véritables causes de cette crise, on a préféré créer de nouveaux ennemis.

Le deuxième choc, le 15 septembre 2008, a été l'ébranlement du système financier et économique mondial. Heureusement, cette fois, les acteurs importants ont pris conscience de l'urgence de prendre des mesures pour stabiliser les marchés financiers, réformer les institutions financières. La lutte contre la pauvreté et l'aide au développement ont conservé une place prioritaire au sein de ces propositions. Et c'est dans ce contexte que nous, les pays développés, c'est-à-dire les pays riches, devons tirer une conclusion claire : face à la crise, il faut lancer que 0,7 % du produit intérieur brut (PIB) mondial soit consacré à l'aide au développement.

Le président du gouvernement espagnol, José Luis Rodríguez Zapatero, a lancé un appel à la communauté internationale et à la société civile globale lors du Sommet d'évaluation des objectifs du Millénaire des Nations unies. L'attention a été attirée sur la nécessité de la mobilisation de toutes les énergies et stratégies pour éradiquer la faim et la pauvreté en ce début de siècle. Aujourd'hui, il est possible d'y parvenir. Le secrétaire général, M. Ban Ki-moon, s'est prononcé de nouveau en ce sens lors de l'Assemblée générale des Nations unies, au cours de laquelle il a déclaré sans équivoque que nous pouvions mettre un terme à la pauvreté.

La responsabilité éthique et politique repose sur les pays les plus développés de l'OCDE et de l'Union européenne, ainsi que sur les pays émergents (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud). Nous devons exercer cette responsabilité de manière plus rigoureuse et par des apports nouveaux, même en période de récession économique mondiale.

L'appel lancé à la communauté internationale a été réitéré à la conférence de Doha et le sera à nouveau auprès de l'Union européenne, qui a adopté en 2005 l'engagement de 0,7 % pour l'année 2015, ce qui signifie 0,56 % en 2010. Le gouvernement espagnol prône audace et ambition pour éradiquer la pauvreté extrême et la faim : atteindre 0,6 % au cours du semestre de la présidence espagnole de l'Union européenne. Pour atteindre l'objectif de 0,7 %, qui est très loin d'être satisfait, la société civile globale doit se faire l'écho de ces propositions et réunir les efforts obligatoires des Etats, de manière à permettre l'unification des différentes initiatives.

Je crois qu'il est possible de corriger le déficit de 210 milliards de dollars pour atteindre le chiffre de 0,7 % du PIB mondial et le destiner à l'aide au développement et à l'accomplissement des objectifs du Millénaire. En 1969, le premier ministre canadien Pearson a proposé comme objectif volontaire que les pays puissent destiner 0,7 % de leur PIB à l'aide au développement.

Quarante ans plus tard, il serait logique que ce qui était volontaire devienne désormais obligatoire. Puisque certaines résolutions obligatoires sont adoptées au sein des Nations unies, pourquoi ne pourrions-nous pas exiger ce nouvel engagement coercitif pour éradiquer la pauvreté extrême ?

Je suis conscient de la difficulté que cet engagement représente, et je sais bien que nous ne pouvons pas rendre mondialement obligatoire, d'une façon immédiate, quelque chose de volontaire. C'est pourquoi j'estime que la création d'une nouvelle commission au sein de l'ONU pour la lutte contre la pauvreté favoriserait la mise en oeuvre de nouveaux instruments de financement, ainsi que l'élaboration d'un programme d'action pour accompagner les activités du PNUD et des agences de coopération, et répondre aux besoins essentiels de chacun des huit objectifs de développement du Millénaire.

EFFORT D'IMAGINATION

Cette commission devra bénéficier d'un degré élevé de légitimité politique et de représentativité, et incorporer aux principales agences des Nations unies les pays les plus représentatifs, la société civile, les ONG, etc.

Cet instrument permettra d'établir des critères de contribution pour impliquer à la fois les pays, les entreprises transnationales, les moyens de communication et la société civile. L'approche politique facilitera la mise en place d'un calendrier de priorités, l'incorporation d'instruments d'évaluation efficaces et transparents, et la conscience et l'engagement de l'opinion publique internationale.

L'éradication de la pauvreté exige de nous un effort d'imagination et d'engagement, aussi bien de la société espagnole que de ses représentants et de la communauté internationale. La faim réclame de nouvelles contributions, à la fois possibles, nécessaires et urgentes, ainsi que de nouvelles sources financières et de nouveaux mécanismes de gestion. Elle requiert un nouvel élan politique.

Miguel Ángel Moratinos est ministre espagnol des affaires étrangères et de la coopération.


  développement
Comments 0Hits: 423  

31.05.2009 14:07:56
Extraits de Presse

Article publié dans Le Monde du 17 Juin 2008

GOURCY (BURKINA FASO) ENVOYÉE SPÉCIALE

Un cheval est attaché à l'entrée de la cour d'Ali Ouedraogo, dans la bourgade de Gourcy, à 150 km au nord de Ouagadougou, la capitale burkinabée, en plein Sahel. Ce n'est pas banal : l'animal est un signe de réussite, la preuve qu'à 78 ans, Ali Ouedraogo vit mieux que ses voisins, paysans comme lui. Au milieu de sa cour, trois greniers circulaires sont remplis de sorgho à ras bord. Il y a là de quoi nourrir toute la famille jusqu'à la prochaine récolte, en septembre, peut-être même plus. Quarante personnes, dont une ribambelle d'enfants, en vivent, alors que d'autres familles sont déjà à court. Elles devront survivre avec le babenda, un plat de disette au goût d'épinards fades, constitué d'une poignée de céréales et de brassées de feuilles.

Les champs d'Ali Ouedraogo ne ressemblent pas à ceux de ses voisins. Ici, l'habitude, c'est de déboiser, de planter et de récolter, jusqu'à épuisement des sols, puis de recommencer un peu plus loin. Les paysans laissent derrière eux un zipellé. Une terre stérile, aussi nue que du carrelage. Plus la population augmente, plus le besoin en terres est grand, et plus le sol s'épuise. C'est l'engrenage de la désertification, aggravé par les facteurs climatiques.

Pour Ali Ouedraogo, tout a changé en 1983. "A ce moment-là, la situation était très dure, raconte-t-il. Les pluies manquaient, les récoltes étaient mauvaises, j'envisageais de quitter la région." Beaucoup émigrent. Lui choisit de rester, et d'aménager des terres dégradées, dont personne ne veut à l'époque. Avec l'aide d'une organisation non gouvernementale (ONG) investie dans la lutte contre la désertification, il va peu à peu leur faire battre des records de productivité. Il récolte aujourd'hui en moyenne 1 500 kg de sorgho à l'hectare, contre 800 kg pour les meilleures terres des environs.

Pour cela, pas besoin de machines agricoles, d'engrais chimiques ou de semences miraculeuses. Les paysans ne pourraient pas se les payer. Pas de barrage non plus, le relief ne s'y prête pas. Il faut des pierres, des pioches, des pelles, un niveau pour calculer le sens de l'écoulement de l'eau, et beaucoup de main-d'oeuvre. L'objectif est d'empêcher l'érosion et de retenir un maximum d'eau dans le sol.

"Il s'agit de techniques paysannes traditionnelles, améliorées par des techniciens agricoles", explique Matthieu Ouedraogo, qui forme les agriculteurs. Dans les champs, des alignements de pierres, baptisés cordons pierreux, sont aménagés le long des courbes de niveau, dessinant de petites terrasses. Des arbres y sont plantés. Des retenues en forme de demi-lune piègent l'eau dans de micro-cuvettes. Les "zaï", des trous profonds de 20 centimètres où des graines sont plantées dans du fumier, permettent une infiltration de l'eau en profondeur.

"Tous ces aménagements freinent le ruissellement de l'eau, poursuit Matthieu Ouedraogo. Peu à peu la terre se régénère." Et les arbres qui poussent sur les parcelles fourniront du bois de chauffe qui ne sera plus prélevé en brousse...

"Avec ces techniques, on peut faire reverdir le Sahel, affirme Souleymane Ouedraogo, chercheur à l'Institut de l'environnement et de recherches agricoles (Inera). On stoppe la désertification, on augmente la fertilité des terres, donc les rendements des céréales et du fourrage pour le bétail, on récupère de la biodiversité." Il suffit de quatre ou cinq ans pour obtenir de bons résultats sur des terres dégradées.

Pourquoi, alors, tout le Sahel n'est-il pas converti ? Au Burkina Faso, environ 300 000 hectares seraient aménagés, soit moins de 9 % de la surface cultivable du pays. "Ces techniques ne sont pas très coûteuses, mais il faut quand même un investissement initial", explique Bertrand Reysset, ingénieur agronome au Comité inter-Etats de lutte contre la sécheresse au Sahel (Cilss), qui regroupe neuf Etats de la région.

Cet investissement s'élève en moyenne à 130 euros par hectare. Il faut louer un camion et payer l'essence pour aller chercher les pierres, acheter un minimum de matériel, payer de la main-d'oeuvre pendant les travaux. Une formation et un suivi sont nécessaires. Tout cela est hors de portée des paysans qui travaillent à la houe, pliés en deux dans les champs. Les banques ne leur font pas crédit. Les projets mis en oeuvre l'ont été grâce à des ONG.

Ces techniques, expérimentées depuis les années 1980 dans le cadre de la lutte contre la désertification, seraient très utiles pour s'adapter au changement climatique. "Les modèles climatiques prévoient une augmentation de la fréquence des événements extrêmes, un allongement de la saison sèche, des précipitations plus concentrées et torrentielles, détaille Edwige Botoni, expert en gestion des ressources naturelles au Cilss. Cela aura un impact négatif sur la productivité du sol."

La saison des pluies 2007 en a été l'exemple parfait. Elle a commencé tardivement et toute l'eau s'est abattue en même temps, en août, entraînant des inondations. "Lutte contre la désertification et adaptation au changement climatique se recoupent à 90 %", affirme Bertrand Reysset.

Tous espèrent que la crise alimentaire mondiale fera bouger les choses. Ils ont entendu le discours de Nicolas Sarkozy, qui a appelé à "mettre le paquet sur l'agriculture vivrière subsaharienne", le 3 juin à Rome, lors du sommet sur l'alimentation. L'agriculture a été un parent pauvre depuis trente ans. Elle ne représente que 5 % de l'aide publique au développement, et rares sont les Etats qui en font une priorité. Elle passe après les dispensaires, les écoles, les routes...

Dans le village de Guiè, toujours dans le nord du pays, l'ONG Terre verte est arrivée à des résultats particulièrement spectaculaires, en créant un "bocage sahélien", selon l'expression de son fondateur, Henri Girard, un ingénieur agronome français. Des haies protègent les sols de l'érosion. Avec une mécanisation minimale, une petite dose d'engrais chimique, des variétés sélectionnées et des rotations culturales bien choisies, la zone a reverdi et les rendements sont quatre fois supérieurs à la moyenne.

"C'est la preuve qu'il n'y a pas de fatalité, que même avec nos sols et sous nos climats, tout est possible", commente Hamado Sawadogo, agropédologue à l'Inera. L'investissement initial a été de 400 euros par hectare. Mais l'évolution des pratiques exige aussi un changement des mentalités. "Les gens ici sont fatalistes : si je suis pauvre, si j'ai raté ma récolte, c'est que Dieu l'a voulu, explique Henri Girard. Mais certains se lèvent. Tous les 50 km, quelqu'un est prêt à bouger."

Gaëlle Dupont

Article paru dans l'édition du 18.06.08


  développement | Afrique
Comments 0Hits: 794  

31.05.2009 14:00:12
Extraits de Presse

Article publié dans Le Monde, du 2 Juin 2008

L'un des plus célèbres graffitis apparus sur les murs de Paris en Mai 68 disait : "Les structures ne défilent pas dans la rue !" - autrement dit : on ne saurait expliquer les grandes manifestations étudiantes et ouvrières de 1968, selon les termes du structuralisme, comme des phénomènes déterminés par les changements structurels de la société.

Or la réponse de Jacques Lacan a été d'affirmer que c'est précisément ce qui s'est passé en 1968 : les structures sont bel et bien descendues dans la rue. Les explosifs événements visibles étaient au bout du compte le résultat d'un déséquilibre structurel - le passage d'une forme de domination à une autre, que Lacan définissait comme le passage du discours du maître à celui de l'université.

Une vision aussi sceptique n'est pas sans fondement. Comme l'ont souligné Luc Boltanski et Eve Chiapello dans leur livre Le Nouvel Esprit du capitalisme (Gallimard, 1999), une nouvelle forme de capitalisme a peu à peu émergé à partir des années 1970 : elle a développé une forme d'organisation en réseaux fondée sur l'initiative et l'autonomie des employés sur le lieu de travail. Ce faisant, le capitalisme a détourné la rhétorique autogestionnaire anticapitaliste d'extrême gauche pour en faire un slogan capitaliste : le socialisme se vit rejeté comme conservateur, hiérarchique et administratif. La véritable révolution était celle du capitalisme numérique...

Ce qui a survécu de la libération sexuelle des années 1960 est cet hédonisme tolérant qui s'est si bien intégré à notre idéologie hégémonique : aujourd'hui, la jouissance sexuelle n'est pas seulement autorisée, elle est quasiment obligatoire - celui qui ne jouit pas se sent culpabilisé. Cette quête de formes radicales de plaisir a surgi à un moment politique précis : celui où "l'esprit de 68" a épuisé ses potentiels politiques. A cet instant critique (le milieu des années 1970), la seule option qui restait était une poussée brutale et directe vers le réel, laquelle se manifesta sous trois formes principales : la recherche de formes extrêmes de plaisir sexuel ; le virage vers le réel de l'expérience intérieure (le mysticisme oriental) ; et enfin le terrorisme politique gauchiste (la Fraction armée rouge en Allemagne et les Brigades rouges en Italie, etc.).

Les conséquences de ce retrait se font sentir aujourd'hui encore. Ce qui était frappant lors des émeutes dans les banlieues françaises de l'automne 2005, où l'on a vu brûler des milliers de voitures dans une vaste éruption de violence, c'est l'absence totale de toute perspective utopiste positive chez les émeutiers. Si le cliché usé selon lequel nous vivons dans une époque post-idéologique a un sens, il se situe là. Cela nous en dit long sur notre situation actuelle : dans quel genre de monde vivons-nous, où la seule alternative possible au consensus démocratique forcé est l'explosion de violence (auto-) destructrice ?

Souvenons-nous du défi adressé par Lacan aux étudiants contestataires : "En tant que révolutionnaires, vous êtes des hystériques qui réclament un nouveau maître. Vous en aurez un." Et nous l'avons eu, en effet - sous la forme du maître postmoderne "permissif" dont la domination est d'autant plus forte qu'elle est moins visible. Si de nombreux changements positifs ont accompagné ce passage, on doit pourtant se poser la question de fond : toute cette ivresse de liberté n'aura-t-elle été que le moyen de substituer une nouvelle forme de domination à l'ancienne ? Si nous considérons notre situation actuelle avec le regard de l'année 1968, nous ne devons pas oublier le véritable héritage de cette époque : le coeur de Mai 68 était le rejet du système libéral-capitaliste, un non adressé au système dans son ensemble.

Il est facile de se moquer de la notion de fin de l'Histoire développée par Fukuyama, mais, aujourd'hui, la majorité des gens sont fukuyamistes : le capitalisme libéral-démocratique est accepté comme la formule enfin découverte de la meilleure société possible, tout ce que nous pouvons faire est de le rendre plus juste, plus tolérant, etc.

C'est pourquoi, une fois encore, la seule véritable question aujourd'hui est : devons-nous prendre acte de cette acceptation généralisée du système, ou bien le capitalisme global actuel produit-il en son sein des contradictions suffisamment puissantes pour empêcher sa reproduction perpétuelle ?

Ces contradictions sont au moins au nombre de quatre : la menace d'une catastrophe écologique ; l'inadaptation de la notion de propriété privée appliquée à ce que l'on appelle la "propriété intellectuelle" ; les implications socio-éthiques des nouveaux développements techno-scientifiques (notamment en biogénétique) ; enfin, et ce n'est pas le moins important, l'apparition de nouvelles formes d'apartheid, de nouveaux murs et bidonvilles. Le 11-Septembre sonne le glas des heureuses années clintoniennes et symbolise l'époque qui s'ouvre, dans laquelle de nouveaux murs surgissent partout, que ce soit entre Israël et la Cisjordanie, autour de l'Union européenne ou à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis.

Les trois premières de ces contradictions concernent les domaines que Michael Hardt et Toni Negri appellent les "communs", la substance partagée de notre être social dont la privatisation est un acte violent auquel on devrait résister, si nécessaire, par des moyens violents. Parmi eux, on distingue les communs de nature extérieure, menacés par la pollution et l'exploitation ; les communs de nature intérieure ; et les communs de la culture, les formes immédiatement socialisées de capital "cognitif", au premier rang desquels le langage, notre principal outil de communication et d'éducation, mais aussi les infrastructures partagées des transports publics, de l'électricité, de la poste, etc.

Si on laissait Bill Gates s'assurer une position de monopole, nous nous retrouverions dans la situation absurde où un individu particulier posséderait littéralement la texture logicielle de notre principal réseau de communication. Nous prenons peu à peu conscience des potentiels destructeurs, pouvant aller jusqu'à l'auto-annihilation de l'humanité elle-même, qui se déchaîneraient si on laissait la logique capitaliste s'emparer de ces communs.

Ce besoin d'établir une organisation et un engagement politiques globaux capables de neutraliser et de canaliser les mécanismes du marché ne revient-il pas à adopter une perspective communiste ? La référence aux "communs" justifie par conséquent la résurrection de la notion de communisme : elle nous permet de considérer la privatisation progressive des communs comme un processus de prolétarisation de ceux qui se trouvent ainsi exclus de leur propre substance.

Mais seule la contradiction entre inclus et exclus est véritablement à même de justifier le terme de communisme. A travers différentes sortes de bidonvilles, nous assistons dans le monde entier à la croissance rapide de populations échappant à tout contrôle étatique, vivant dans des conditions de semi-illégalité, et qui manquent de façon criante des formes minimales d'auto-organisation.

Bien que cette population soit composée de travailleurs marginalisés, de fonctionnaires licenciés et d'ex-paysans, ces derniers ne constituent pas pour autant un surplus inutile : ils sont intégrés par bien des aspects dans l'économie globale, puisque beaucoup d'entre eux travaillent comme salariés au noir ou entrepreneurs individuels, privés de toute espèce de couverture médicale ou sociale adéquate.

Il ne s'agit pas d'un accident malheureux, mais du résultat inévitable de la logique intime du capitalisme global. Un habitant des favelas de Rio de Janeiro ou d'un bidonville de Shanghaï n'est pas différent de l'individu qui vit dans une banlieue parisienne ou un ghetto de Chicago. La tâche essentielle du XXIe siècle sera de politiser - en les organisant et en les disciplinant - les "masses déstructurées" des bidonvilles.

Si nous ignorons ce problème des exclus, toutes les autres contradictions perdront de leur pertinence subversive. L'écologie se limitera à un problème de développement durable, la propriété intellectuelle à un problème juridique complexe, la biogénétique à une question éthique.

Bref, sans la contradiction entre inclus et exclus, nous pourrions fort bien nous retrouver dans un monde où Bill Gates bénéficierait de l'image d'un grand travailleur humanitaire luttant contre la pauvreté et les maladies, et Rupert Murdoch celle d'un champion de l'environnement capable de mobiliser des centaines de millions d'individus grâce à son empire médiatique.

Ce qui nous menace, c'est de nous voir réduits à des sujets cartésiens abstraits et vides, privés de tout contenu substantiel, dépossédés de notre substance symbolique, contraints de subir la manipulation de notre base génétique et de végéter dans un environnement invivable. Cette triple menace à l'égard de notre être tout entier fait de nous tous, d'une certaine façon, des prolétaires potentiels, et la seule façon de nous y opposer est d'agir de façon préventive.

La véritable utopie est de croire que le système global actuel peut se reproduire indéfiniment ; la seule façon d'être vraiment réaliste est d'envisager ce qui, au regard des critères de ce système, ne peut apparaître autrement qu'impossible.

Traduit de l'anglais par Gilles Berton.

Slavoj Zizek est philosophe.


  développement
Comments 0Hits: 411  

31.05.2009 13:50:56
Extraits de Presse

Article de synthèse écrit par Fernand VINCENT le 7 Novembre 1999

LE MICRO-CREDIT EST-IL UN INSTRUMENT DE DEVELOPPEMENT ?

Dans le passé, le micro-crédit est souvent lié à l'usure. Les marchands qui accordent de petits crédits à ceux qui ne peuvent joindre les deux bouts ont été les premiers à prêter de petites sommes. Malgré les taux d'intérêts très élevés, souvent camouflés en remboursements en nature au moment de la récolte, les usuriers avaient du succès.

La proximité et l’intégration du prêteur dans le milieu culturel des emprunteurs est important car cette connaissance réciproque était le moyen de la couverture du risque. Peu à peu, ces prêteurs furent contestés à cause des intérêts astronomiques qu'ils demandaient.

Les églises et les prêtres prirent des initiatives d'organiser le petit crédit local. Le premier objectif de ces initiatives fut de rassembler l'épargne des populations et le curé de la paroisse fut souvent le trésorier assurant la garantie que l'argent épargné était bien en sécurité. Ce n'est que plus tard, que, l'épargne globale de ces caisses devenant importante, furent créées de petites banques qui commencèrent à prêter pour promouvoir des activités économiques et des entreprises locales.

Mais le terme de "micro-crédit" est devenu connu par l'initiative des Grameen Bank du Bangladesh. Le modèle Grameen repose sur le principe: prêts et épargne par petits groupes de personnes, surtout des femmes, qui se connaissent, se rencontrent régulièrement (chaque semaine) et qui acceptent de jouer le jeu de la caution mutuelle pour couvrir le risque éventuel que l'une d'elles ne puisse rembourser son prêt. Les Grameen Bank et des initiatives semblables créées dans d'autres pays se développèrent de 1980 à 1995. Elles sont devenues des banques reconnues par les Etats et les organisations internationales.

QU'ENTEND-ON EXACTEMENT PAR "MICRO-CREDIT"?

Il n'y a pas de consensus parmi les professionnels pour définir ce qu'est le microcrédit. Les uns, estiment que tout crédit de plus de 100 $ US n'est plus du micro-crédit. Les autres, et ce sont les plus nombreux, prêtent des sommes, en monnaie locale, allant de100 à 5.000 voire 10.000 $US et plus et considèrent leurs prêts comme du microcrédit. Quelquefois seulement, il est lié à l'épargne, en particulier en Afrique.

LES DIFFERENTS TYPES D'ORGANISATIONS QUI GERENT LE MICROCREDIT

Au cours de ces dix dernières années, les gestionnaires du micro-crédit se sont développés face à la demande. Ils peuvent être classés actuellement de la façon suivante :

a. Les caisses locales d'épargne et de crédit et les tontines

Les tontines sont la forme traditionnelle la plus efficace de l'épargne et du petit crédit. Tout comme les caisses locales et mutuelles, elles ne sont pas reliées à de grandes organisations, ni aux banques. Elles agissent de façon autonome pour un groupe de villages ou un quartier urbain. Elles reçoivent l'épargne de leurs membres, fixent elles-mêmes les taux d'intérêt sans tenir compte des lois et du marché financier.

b. Les systèmes nationaux et internationaux d'épargne et de crédit

De nombreuses caisses locales d'épargne et de crédit se sont organisées pour obtenir davantage de crédit que les possibilités créées par leur épargne ou pour placer l'épargne non prêtée. Elles ont constitué des unions et fédérations, quelquefois puissantes à l'exemple de l'APRACA (Association de crédit agricole d'Asie et du Pacifique).

c. Les Fondations et ONG, gestionnaires de micro-crédits

Depuis une vingtaine d'années, de très nombreuses fondations ou ONG se sont créées pour distribuer et gérer le micro-crédit. Ces organisations agissent comme des intermédiaires entre les "financeurs" (agences de coopérations, ONG du Nord, banques, etc.) et les demandeurs de crédit, isolés ou organisés en petits groupes professionnels. Des millions de petits producteurs ou commerçants dépendent de leur action.

QUELQUES QUESTIONS ESSENTIELLES CONCERNANT LE MICROCREDIT

a. Le micro-crédit est-il un outil de développement économique ?

Est-il possible de créer des entreprises et donc de résoudre en partie les problèmes de l'emploi et de développer la croissance économique par le micro-crédit ? La réponse n'est pas simple. Deux études, réalisées en Asie nous donnent une première réponse intéressante :

- Les crédits inférieurs à 100 $US, accordés principalement aux femmes, ne créent que très rarement (moins de 3%) de petites entreprises ou des emplois nouveaux. Ces crédits améliorent la situation sociale des bénéficiaires qui peuvent ainsi trouver les fonds nécessaires pour satisfaire des besoins de première nécessité (santé, nourriture, logement, écolage, etc.). Il y a donc amélioration, mais rares sont les bénéficiaires qui dépassent le seuil de pauvreté.

- Ces micro-crédits ont toutefois un rôle essentiel qui est avant tout un "plus social" et en cela, il doit être développé.

- Les crédits entre 100 et 1.000 $US sont du même ordre. Ils améliorent cependant nettement le pourcentage (7 à 12 % selon les pays et les cas) de création d'emplois et de petites entreprises nouvelles.

- Ce sont des crédits de 5.000 $US et plus qui déclenchent un processus de croissance par l'investissement dans de nouvelles unités de production, l'amélioration de la productivité et l'ouverture sur de nouveaux marchés.

Ainsi, il apparaît nécessaire de bien choisir les bénéficiaires-cibles du crédit quand on lance un programme. Si on désire atteindre les plus pauvres, on le fera avec des crédits de 20 à 300 $US et un objectif social pas forcément rentable financièrement. Si on veut créer des emplois et augmenter de façon significative les revenus, il faut alors avoir recours à des clients différents et des crédits d'un montant plus important.

b. A quel taux d'intérêt faut-il prêter ?

Il y a plusieurs "écoles".

a. Les uns, en particulier les donateurs ONG chrétiennes du Nord et leurs partenaires du Sud, défendent le principe que les pauvres ne peuvent payer des intérêts au prix du marché et qu'en conséquence, il faut prêter sans intérêt ou à des taux d'intérêt très bas (1 à 3% quelle que soit l'inflation. Ce modèle a donc de grandes limites et peu d'avenir.

b. Les caisses d'épargne et de crédit, adoptent des taux d'intérêt en dessous de ceux du marché. Ils le peuvent, car ils ne rétribuent pas ou peu l'épargne récoltée.

c. De plus en plus nombreuses sont les organisations qui gèrent autrement le micro-crédit. Les taux de prêts du crédit incluent non seulement le coût de l'intérêt bancaire (y compris l'inflation), mais aussi une participation à un fonds de couverture de risque, le paiement proportionnel des appuis reçus en formation et conseils et même des contributions à des caisses de solidarité qui interviennent en cas de décès ou d'événements spéciaux.

d. Ainsi, à l'exemple de nombreuses fondations et ONG du Sud, citées ci-avant, les taux d'intérêt des prêts varient de 2 à 5% par mois pour de petits crédits à court terme. Nombreuses sont les organisations qui prêtent donc entre 30 et 60%, voir plus.

Dès lors, cette question a une réponse claire. On peut aider les pauvres avec des prêts sans intérêt ou à intérêts subventionnés, mais on ne peut continuer "à jouer les Mères Teresa" sans être conscients que de tels programmes ne sont pas durables et se termineront avec la fin de l'aide.

c. Quels risques ?

La plupart des organisations de gestion du micro-crédit annoncent des résultats de remboursement de prêts variant entre 95 et 100 %. Que faut-il en penser ? N'y a-t-il pas ou peu de risques à effectuer du micro-crédit ?

La réponse n'est pas simple. Souvent, pour des raisons stratégiques, ces organisations ne prennent pas en compte certains coûts ou non remboursements. L'étude de la réalité démontre que le risque est supérieur à celui annoncé et qu'il est très étroitement lié à la qualité de l'appui et du suivi des prêts.

Par ailleurs, les risques sont aussi liés aux compétences des organismes de gestion du micro-crédit. Trop souvent des ONG non spécialisées ont prêté et n'ont pas ou peu été remboursées. Ces organisations ont fait beaucoup de tort. Elles ont confondu "dons" et "prêts". "On ne prête pas à celui qui ne peut rembourser, sinon on le tue..." dit-on maintenant au Sahel.

d. Comment accéder au crédit des banques commerciales locales ?

L'objectif final, si on veut que le micro et les petits crédits aient un impact plus important et répondre davantage que maintenant aux besoins exprimés, est d'établir progressivement des relations professionnelles entre ces nouvelles catégories de clients et les banques commerciales locales.

Le premier moyen, bien connu, et dont on a déjà parlé est la "caution mutuelle". Ce système "marche" souvent, mais systématisé, il n'apporte pas toute la sécurité dont on parle. La couverture du risque par l'hypothèque d'un bien (sauf celle d'immeubles modernes) ne fonctionne pas bien et se révèle aussi très coûteuse.

e. Et la garantie bancaire ?

C'est une des meilleures façons d'obtenir des prêts des banques commerciales. Ces garanties sont celles des salaires de membres de la famille ou d'amis. Ce sont aussi des garanties bancaires locales ou internationales.

Le principe est simple : constituer un Fond en monnaie forte et l'investir dans une banque internationale qui accordera une garantie à une banque locale qui prêtera, parce que son risque est totalement ou partiellement couvert, aux petits emprunteurs locaux regroupés ou non. Une ONG locale est souvent l'intermédiaire de ces opérations.

Sur la base d'une étude comparative de l'impact de tels fonds il a été possible de tirer les leçons suivantes :

a. Ces fonds de garanties ont permis à des dizaines de milliers de petits producteurs, femmes et hommes, paysans ou commerçants, artisans et petits entrepreneurs du secteur non formel, "d'entrer en banque" et de recevoir les crédits qu'ils réclamaient depuis longtemps.

b. Le deuxième résultat de l'usage de la garantie bancaire est celui de l'effet multiplicateur qu'il entraîne. En effet, si les négociations sont bien menées entre l'émetteur de la garantie et la banque qui la reçoit, cette dernière est amenée à prendre progressivement plus de risques, puisque les remboursements sont bons, et à attribuer deux, trois, cinq, dix, voire plus de crédit que le montant de la garantie reçue. La garantie internationale permet alors de mobiliser les ressources financières locales.

CONCLUSIONS

Depuis le Sommet de Washington, le micro-crédit est devenu une mode, souvent même un nouveau gadget de l'aide internationale. Certains voient en lui la solution aux échecs répétés de la coopération entre le Nord et le Sud. Comme l'a bien décrit M. MOTCHANE dans le Numéro spécial du Monde Diplomatique sur le microcrédit( 7), le secteur privé, après l'ONU, est en train de récupérer le micro-crédit pour en faire un nouvel outil qui devrait prouver leur intérêt à "éradiquer la pauvreté". Il est temps de dire clairement les choses. Le micro-crédit existe depuis longtemps, et on n'a pas attendu 1998 pour l'inventer. Beaucoup d'échecs et de réussites jalonnent le chemin des projets financés par le micro-crédit. Regardons le passé afin d'en tirer les leçons pour l'avenir.

Nous croyons que le crédit, s'il est bien utilisé, est un outil efficace de développement à condition d'étudier avec soin les groupes cibles que l'on veut aider. Professionnalisme, connaissance du milieu, adaptation des moyens aux conditions locale pour répondre aux vrais besoins, ce sont là les exigences de la réussite. Le micro-crédit est une arme contre la pauvreté, mais il est coûteux et doit être subventionné. Les petits et moyens crédits doivent être développés davantage encore, car c'est eux seulement qui s'attaquent aux causes de la pauvreté en créant des emplois et en facilitant la croissance.

Fait à Genève, le 7 novembre 1999.

 


  développement | micro-crédit | microcrédit
Comments 0Hits: 824  

31.05.2009 13:44:09
Extraits de Presse

Article publié dans Le Monde le 20 Janvier 2006

Baba Sarr attendait ce moment depuis des années. Lorsqu'il a appris le retour du Bou-el-Mogdad sur le fleuve Sénégal, il n'a pas hésité à quitter de nouveau son village et ses neuf enfants pour rejoindre l'équipage du bateau, qui assure depuis octobre la liaison entre Saint-Louis et Podor. A 74 ans, Baba Sarr a effectué pratiquement tous les voyages de cet ancien navire fleuron des Messageries du Sénégal, mis en service en 1954 pour le transport des passagers et des marchandises et parti jouer les navires de croisière sur d'autres eaux dans les années 1980, en Guinée-Bissau, en Sierra Leone et dans la région sénégalaise du Sine Saloum.

Boubou en coton et chapeau tonkinois vissé sur la tête, Baba tient fièrement la barre au côté du commandant Bakaly Kébé : "C'est mon fleuve, j'y suis né. Il n'y a pas un endroit où je ne me sois pas arrêté, tout le monde me connaît sur les rives." A chacune des escales sur la route des anciens comptoirs, il retrouve l'effervescence colorée des arrivées à quai dans la clameur des cris d'enfants. Le retour du bateau sur les eaux du Sénégal a mobilisé les foules avec la réouverture du pont Faidherbe, cette sorte de tour Eiffel couchée édifiée en 1897 qui relie l'île de Saint-Louis au quartier de Sor et dont la travée tournante était restée immobile pendant près de vingt ans. "Le Bou-el-Mogdad pourrait à nouveau servir de lien entre les populations des villages, en assurant comme avant la distribution du courrier, surtout en période d'hivernage, où les routes sont impraticables", plaide le Saint-Louisien Jean-Jacques Bancal, à l'origine, avec d'autres amoureux du fleuve, de la réhabilitation du bateau.

Modifié par de nombreux barrages destinés à endiguer la remontée du sel dans le delta, le Sénégal n'est plus ce fleuve emprunté par "de longues pirogues à éperons, à museau de poisson et à tournure de requin", décrit dans Le Roman d'un spahi que Pierre Loti rédigea en 1881 quelques années après un séjour à Saint-Louis. Avec ses 51 mètres de long et sa capacité d'accueil d'une cinquantaine de voyageurs, le Bou-el-Mogdad est aujourd'hui la seule embarcation de taille à desservir cette portion du plus grand cours d'eau du pays, qui prend sa source dans le Fouta-Djalon, en Guinée. D'où un sentiment d'immensité et de temps suspendu sur ces eaux qui bordent le désert mauritanien, avant de rejoindre l'Atlantique.

C'est sur ce cordon de sable, qui s'étire entre fleuve et océan sur une vingtaine de kilomètres, que se trouve le quartier Guet N'dar, l'un des plus pittoresques de Saint-Louis. Une fois passées les ruelles, où vélomoteurs et carrioles à cheval tentent de se frayer un chemin au milieu des chèvres et des parties de foot improvisées, l'arrivée sur la plage offre un spectacle saisissant. Dans une atmosphère saturée par les odeurs âpres et les fumées troubles de chaudrons bouillonnants, les femmes font sécher au soleil les quelque 30 000 tonnes de poissons ramenés chaque année par les pêcheurs et expédiés une fois transformés vers Dakar.

Ailleurs, le temps semble figé dans l'ancienne capitale de l'Afrique occidentale française, où subsistent des témoignages des heures sombres de l'esclavage. Les façades rongées par le sel rappellent le passé colonial, comme l'ancienne demeure des soeurs de Cluny, rue Blaise-Dumont, et son escalier à double révolution, qui servit de décor au film Coup de torchon de Bertrand Tavernier ou encore l'Hôtel de la Poste, escale favorite de l'aviateur Mermoz aux grandes heures de l'Aéropostale. Même si Saint-Louis est inscrite depuis six ans au Patrimoine mondial de l'humanité de l'Unesco, sa rénovation peine à démarrer.

Passé le barrage de Diama, à 20 kilomètres au nord de la ville, le fleuve suit paresseusement son cours jusqu'à l'embouchure du Djoudj, une rivière qui constitue le premier point d'eau douce rencontré par les oiseaux après la longue traversée du Sahara. Troisième réserve ornithologique au monde classée au Patrimoine mondial de l'Unesco en 1980, le parc national du Djoudj accueille plus de trois millions d'oiseaux venus hiverner entre novembre et avril. Il faut approcher les marécages en pirogue aux premières lueurs de l'aube, lorsque le ciel mauve caresse les étendues de joncs, pour observer à loisir la chorégraphie des ibis noirs, hérons cendrés, cigognes, oies de Gambie, aigles pêcheurs et autres canards siffleurs. Gardien du parc depuis 1973, Insa Ngom a recensé 365 espèces dans la cuvette du Djoudj. Au loin, on aperçoit les potamochères détaler derrière les mangroves, tandis que les frêles jacanas glissent gracieusement sur les nénuphars et la salade d'eau. La vision la plus étourdissante est celle des colonies de pélicans qui forment une marée blanche et orange à perte de vue.

Plus haut sur le fleuve, le périple se poursuit vers les villages wolofs de Dagana ou de Richard Toll, d'anciens comptoirs jadis réputés pour le commerce de la gomme arabique convoyée en caravane à travers le désert de Mauritanie. Richard Toll (le jardin de Richard, en wolof) tient son nom d'un fonctionnaire français qui tenta quelques expériences agricoles auprès du baron Roger, gouverneur civil de 1822 à 1827. Avec ses colonnades néoclassiques envahies par les mauvaises herbes et sa façade décrépite, la folie édifiée par le baron a le charme de ces vieilles bâtisses léchées par les vents qui tentent péniblement de résister aux années. Le silence des lieux contraste avec l'animation de cette bourgade industrieuse de 60 000 habitants, dont près du quart travaillent pour la Compagnie sucrière sénégalaise. Il faut se promener dans les quelque 8 000 hectares de la plantation sucrière pour assister au brûlage des cannes dans des vapeurs sucrées. Un parfum caramélisé qui reste en mémoire jusqu'à l'arrivée à Podor, où le fort de terre ocre joue les citadelles fantômes aux marges sahéliennes du fleuve.

Anne-Laure Quilleriet


  voyage | Afrique | Sénégal
Comments 0Hits: 772  

31.05.2009 13:38:13
Extraits de Presse

Texte extrait du Web en Novembre 2008.

Depuis que l'économiste Muhammad Yunus, père de la Grameen Bank a reçu le prix Nobel de la paix en 2006, le microcrédit est à la mode. Encore rarement au sein des banques classiques, mais sur Internet, le phénomène décolle.

Le leader des enchères en ligne, eBay, vient ainsi d'inaugurer Microplace.com, une plate-forme sur laquelle les internautes peuvent soutenir les projets des habitants des pays en voie de développement. Les membres d'eBay indiquent le montant qu'ils veulent investir (au minimum 100 dollars) et le transfert se fait, soit au travers d'un compte bancaire, soit par Paypal.

L'argent est alors placé dans des valeurs mobilières par des fondations spécialisées. La première a avoir signé avec eBay est la Calvert Social Investment. Celle-ci investit des fonds auprès d'organismes locaux, qui, eux, prêtent l'argent aux particuliers ou aux entrepreneurs.

Le système proposé par Microplace.com est quelque peu différent de ceux proposés jusque-là sur la Toile. Sur Kiva.org, les internautes choisissent directement les projets qu'ils désirent soutenir : par exemple, la boutique de bonbons d'Afari Agyei au Congo ou le débit de boisson du jeune Nigérian Chichi Obianeli.

Pas de choix du projet

A l'inverse, sur Microplace, l'internaute n'a aucun droit de regard sur la manière dont seront utilisés ses fonds. Il peut choisir le pays dans lequel il souhaite investir, mais aucunement les projets eux-mêmes. Ces derniers sont sélectionnés par les organismes locaux et la fondation. La mutiplication d'intermédiaires déshumanise donc quelque peu l'expérience.

Mais, selon Tracey Pettengill, la fondatrice et directrice de MicroPlace, le système permet de « s'assurer un retour sur investissement ». En clair, que les emprunteurs pourront bien rembourser leur prêt. « Les émetteurs ont généralement enregistré de très bons résultats avec pratiquement aucun antécédent de défaut, après une dizaine d'années d'investissements dans le microcrédit » , indique Reuters. Microplace existe en effet depuis plusieurs années.

Mais la société n'est entrée dans le giron d'eBay qu'en juin 2006 et n'avait pas de présence sur la Toile. Dix-huit mois plus tard, le leader des enchères en ligne a donc décidé d'ouvrir enfin une plate-forme en ligne, accessible via une connexion sécurisée.


  Grameen | microcrédit | kiva.org | micro-crédit
Comments 0Hits: 924  

31.05.2009 13:14:13
Extraits de Presse

Article publié dans Le Monde du Jeudi 29 Novembre 2007

Sous l'auvent tendu pour l'occasion, qui protège du soleil encore mordant du début de la saison sèche au Sénégal, elles sont entre 300 et 400, assises en rangs serrés et silencieuses, nerveuses à l'idée de devoir prendre la parole en public. Venues de toute la région de Thiès, une grosse métropole agricole à 50 km de Dakar, elles ont fait des heures de route à bord de taxis-brousse brinquebalants et bondés, pour participer à l'assemblée générale de Femme développement entreprise en Afrique (FDEA), l'une des principales ONG du pays, spécialisée dans le microcrédit pour les plus pauvres, exclus du système bancaire.

Drapées dans les boubous des jours de fête, qui enserrent de très jeunes enfants, elles sont venues dire comment l'accès au crédit, et la formation qu'elles ont en même temps reçue pour apprendre à lire, à écrire et à gérer leurs pécules, a changé leurs conditions de vie, et celles de leur famille.

Awa s'est acheté un mouton et un boeuf avec son premier crédit de 50 000 francs CFA, l'équivalent de 76 euros. Elle se retrouve aujourd'hui à la tête d'un élevage de 50 bêtes et d'un prêt de 1 million de CFA, soit 1 525 euros, pour à peu près autant d'épargne. Coumba, partie d'un petit commerce de mangues avec la Casamance, possède désormais, avec un groupement de femmes, tout un verger de papayes, de grenades et de corossols dans la commune du Pout, proche de Thiès. Et Adja, qui dirige un atelier de confection de cinq employés à Tivaouane, vend ses boubous aux notables de Dakar et songe à exporter une partie de sa production au Mali.

Devant l'assemblée des femmes, encouragées par de sonores "sorokolés" (hourras, en wolof), toutes commencent par remercier la FDEA de leur avoir fait confiance quand " elles n'avaient que leur parole à donner ". Puis, elles expliquent que leur plus grande satisfaction, c'est d'avoir obtenu un statut social. "Avant, c'étaient les maris qui se levaient le matin et rapportaient l'argent, eux qui avaient le compte en banque. On était rejetées du système, raconte Awa, en wolof, mais maintenant, on a une activité qui nous permet d'acheter de la nourriture pour nos familles et du mobilier pour nos maisons." Adja, de Tivaouane, renchérit : "C'est fini le temps où les femmes dépendaient de leur mari. On ne pouvait pas rester à tendre la main. Aujourd'hui, c'est nous qui avons les millions. Et les hommes nous regardent autrement !"

De fait, à travers le microcrédit, c'est de reconnaissance sociale qu'il s'agit. Au calme dans son petit bureau d'un quartier tranquille de Dakar, enfoui sous les bougainvilliers, Soukeyna Ndiaya Ba, présidente de la FDEA depuis vingt ans, ne cache pas sa fierté d'avoir fait du microcrédit un vecteur de promotion des femmes sénégalaises, quand celles-ci étaient cantonnées à des seconds rôles dans l'économie informelle.

L'ancienne ministre à la coopération décentralisée du gouvernement d'Abdoulaye Wade - de 2002 à 2005 - , tout à la fois mère nourricière et porte-drapeau des femmes sénégalaises, explique : "Ce que vous voyez là va bien au-delà du crédit. Ces femmes ont gagné une place dans la société. Les hommes ont eu du mal à accepter leur changement de statut et nous avons rencontré beaucoup de résistance. Mais ils sont maintenant devenus nos meilleurs avocats ! Je crois qu'ils sont fiers d'elles." Avec l'ensemble des institutions de microfinance présentes au Sénégal, Mme Ba attend désormais de l'Etat qu'il "prenne en compte le travail dans l'évaluation de la croissance du pays". "Les femmes, souligne-t-elle, comptent pour plus de la moitié de la population sénégalaise. Elles créent des emplois et représentent, d'après les estimations, 60 % du secteur informel. Elles vont jouer un rôle important dans le développement économique. "

A 51 ans, Adja, mère de neuf enfants qu'elle élève seule à Tivaouane - et, précise-t-elle, "habituée, en tant que présidente d'une association religieuse, à parler devant les marabouts" -, est bien d'accord. Elle revendique un rôle central pour les femmes dans l'économie. Ce sont elles "qui détiennent la clé pour lutter contre la pauvreté", soutient Adja. Elle raconte comment, dans les quartiers où les femmes ont pu accéder au crédit, se sont développés des îlots de prospérité qui irriguent les zones avoisinantes.

Adja attend de la FDEA qu'elle aille plus loin. En augmentant ses crédits pour financer de plus gros projets de développement, plafonnés à 1 million de francs CFA par emprunteur, soit à 1 525 euros. En permettant l'éducation des enfants, "l'un de nos principaux soucis" glisse-t-elle, dans un pays où l'école est obligatoire jusqu'à 14 ans mais où l'analphabétisme touche encore 60 % de la population. Et en aidant à l'achat de logements, une revendication générale dans le pays, où, dans les quartiers populaires, l'habitat en dur peine à gagner face aux bidonvilles.

Pour Jean-Philippe Jolly, responsable des programmes socio-économiques de Groupe développement - une ONG cofondée en 1979 par Air France, UTA et Air Gabon avec le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), qui subventionne la FDEA et une quarantaine d'autres ONG locales dans le monde -, ces revendications témoignent des espoirs croissants des femmes. "Pour elles, estime-t-il, l'accès au crédit représente l'occasion de mettre fin à leur marginalisation dans la société, car elles restent les premières victimes de l'analphabétisme - 70 % des femmes seraient concernées - et n'ont accès à aucune ressource financière. " Le microcrédit, pour M. Jolly, n'est pas un "feu de paille", mais "un moyen efficace, parmi d'autres, d'apporter une aide durable aux plus pauvres des pauvres, en les sortant de la misère sans faire de l'assistanat".

Dans ce pays où 93 % de la population est de confession musulmane, mais qui pratique un islam modéré, l'émancipation des femmes par le travail paraît désormais bien acceptée. "Les femmes portent tout le fardeau de la famille sur leurs épaules, les enfants et l'alimentation, explique M. Jolly. Le fait qu'elles exercent une activité économique est bienvenu, d'autant que leur argent est entièrement réinvesti dans la famille et sert à améliorer le niveau de vie. Les hommes, s'ils gagnent un peu d'argent, ont tendance à s'offrir une autre voiture..., voire une seconde femme, même si la polygamie tend à reculer en milieu urbain."

Le mouvement lancé par la FDEA au Sénégal a été copié dans d'autres pays d'Afrique, et on vient " de très loin " lui demander conseil, assure Mme Ba. Surtout, elle est de plus en plus courtisée par les grands partis politiques du pays. A gauche comme à droite, les ténors politiques prennent la mesure de la popularité de l'ex-membre du gouvernement, débarquée en 2005 en même temps que les autres représentants de la société civile, et, surtout, de l'important réservoir de voix dont elle dispose : les 200 000 femmes qui sont passées par son association et sont tenues d'emprunter par groupe de cinq ont tissé entre elles un réseau solidaire.

Oumar Diagne, adjoint d'Idrissa Seck, maire de Thiès et ancien premier ministre, confirme qu'il n'est pas possible d'ignorer le mouvement amorcé. Non sans avoir souligné que "la ville et son maire sont prêts à aider Mme Ba et la FDEA", il se réjouit de voir l'association "aider les femmes à aller de l'avant". "Ce que fait Mme Ba, c'était à la commune de le faire, reconnaît-il, c'est une vraie réussite, pas de la publicité qu'on entend à la radio. Celles qui portent les foulards vont bientôt prendre le pouvoir et nous les y aiderons. "

Un autre élu de la commune du Pout estime que les associations de microfinance "contribuent à améliorer les conditions de vie de la population la plus défavorisée". " Ici, témoigne le jeune conseiller municipal Malick Ndaye, 80 % de l'activité économique repose sur les femmes, mais comme il s'agit le plus souvent d'économie informelle, elles n'ont pas accès aux banques. On ne leur ouvre pas la porte. Le microcrédit est la meilleure solution pour les insérer dans la société."

Conscientes de leur poids collectif, les femmes pressent Mme Ba de s'engager en politique, pour défendre leurs intérêts. "Il faut qu'elle y aille, qu'elle ne s'arrête pas en si bon chemin, on est toutes derrière elle, elle est battante et généreuse et offre même des voyages à La Mecque aux plus méritantes, ce dont chacune de nous rêve ici ! On a beaucoup à faire pour arriver à une égalité hommes-femmes, pour mettre une femme derrière chaque homme", s'enflamme l'une d'elles.

Mme Ba rappelle que sa priorité est de poursuivre le travail entrepris depuis deux décennies. Elle veut attirer de nouveaux investisseurs dans son aventure, afin de passer à la vitesse supérieure et financer l'achat de logements décents pour "la nouvelle génération de femmes" qu'elle voit déjà arriver.

Anne Michel, envoyée spéciale au Sénégal.


  microcrédit | Sénégal | micro-crédit | Afrique | développement
Comments 0Hits: 1010  

Page 4 sur 4
<< Début < Précédent 1 2 3 4 Suivant > Fin >>