Article paru dans Le Matin Dimanche du 20 Juin 2009
A l’heure des vacances organisées et du tourisme durable, l’anthropologue Franck Michel milite pour le voyage «futile», «sans but précis», guidé par un désir d’autonomie et de nomadisme. Rencontre avec un homme engagé
Anthropologue et historien, Franck Michel vit entre l'Alsace, l'Indonésie et la Corse, où il enseigne la socioanthropologie du tourisme. Le magazine Psychologies l'a rencontré.
Franck Michel, votre dernier ouvrage fait l'éloge de l'«autonomadie». Vous lui aviez déjà consacré un livre («Désirs d'ailleurs», Ed. PUL) en 2005. En quoi est-elle d'actualité?
L'autonomadie propose un nouvel état d'esprit en reliant «autonomie», trop facilement évocatrice d'un repli sur ses terres, et «nomadisme», qui, de façon exotique, fait penser aux Touaregs. C'est un concept philosophique qui réinsuffle de l'audace et de l'imaginaire dans le quotidien, et invite à trouver d'autres manières d'exister et de «voyager» dans notre société en panne d'utopie. Il peut, par exemple, s'agir de déménager ou de démissionner à un moment a priori pas raisonnable. Cela suppose de prendre le risque d'être libre et marginal. A l'heure où le capitalisme est remis en cause, je crois que ce genre d'utopie, pétrie d'idées neuves et contestataires, permet de réfléchir à l'avenir.
Pour l'illustrer, vous proposez le «slow travel». De quoi s'agit-il?
C'est une pratique qui prône le voyage désorganisé. Comme Confucius, je pense que «le détour est la voie la plus droite». Les gens se frottent à l'ailleurs comme si c'était une nécessité impérative, mais ils refusent de s'attarder, de se laisser attendrir par les rencontres, de s'extasier devant tout et devant rien. Pour vivre plus intimement un itinéraire, il ne faut pas s'enfermer dans un programme, mais s'accorder des jours entiers à ne rien visiter. C'est la route qui prend l'homme, non l'inverse. Etre un slow traveller suppose d'être capable de vivre au jour le jour.
N'est-ce pas un fantasme?
Non, mais c'est un long cheminement. D'abord, il faut adopter une autre vision de la mort. Chez nous, celle-ci est une fin, ce qui induit des pressions à la fois sociales et personnelles. En Asie, c'est un passage, et cela modifie la perception des risques. A Bali, un chauffeur peut très bien refuser de travailler s'il estime avoir mieux à faire. La menace de perdre son job ne le touche pas. L'autonomadie invite à être à l'écoute de soi, doté de la force morale de soulever des montagnes. Mais ce sentiment grandit pas à pas. Arrêtez de vous dire: «Je n'ai pas le choix.» Quand vous êtes disponible au monde, vous êtes capable de changer vos plans du jour au lendemain. J'ai lu sur le blog d'un étudiant qui fait son tour du monde: «Je ne peux pas me permettre de tomber amoureux.» Il va passer à côté de plein d'expériences! La mobilité et la sédentarité sont aussi mentales que physiques.
Que nous apprend cette attitude?
D'abord, à mieux nous connaître. En se laissant guider par les découvertes fortuites, le slow traveller se surprend à créer des liens insoupçonnables avec son environnement. Il développe sa modestie, sa capacité d'adaptation et d'indépendance. Il réfléchit au sens qu'il donne à sa vie. Surtout, il «détemporalise» le temps, alors que règne sans cesse l'obsession du remplissage, y compris du temps libre. Il accepte de vivre ici et maintenant. Tout voyage met en péril nos habitudes. Le plus compliqué, c'est de franchir le pas.
Adopter cette forme de voyage nous fait peur, dites-vous, car elle renvoie à la précarité...
Les gens opposent le nomade et le sédentaire comme autrefois le sauvage et le civilisé. Le slow travel fait fantasmer, mais affronter l'instabilité dans un monde qui va mal est angoissant. Cela renvoie à l'image du SDF. Le nomadisme délibéré offre la possibilité de jouir du dépouillement sans en subir les contraintes.
Le slow travel est-il une nouvelle façon de voyager responsable et éthique?
C'est le voyage éthique par excellence, la seule forme de voyage vraiment désintéressée. Soutenir une famille birmane qui vous loge, plutôt qu'un tour-opérateur contraint de se plier à la dictature économique, crée un échange authentique. L'éthique consiste à être fidèle à soi-même et à prendre conscience du monde dans lequel on vit. Cependant, j'encourage le tourisme solidaire. Les voyages s'achètent comme des tomates, alors autant les préférer bio si le porte-monnaie l'autorise. Si vous souhaitez voyager organisé et éthique, choisissez les structures alternatives, comme celles du réseau de l'Association pour le tourisme équitable et solidaire.
Pourtant, vous dites que le tourisme solidaire s'inscrit dans une logique colonialiste!
Comme l'ingérence, il apporte ce que l'Occident pense être bien à des populations qui ont peut-être besoin d'autre chose. A son corps défendant, le tourisme solidaire peut encourager la corruption, la prostitution, la lutte féroce entre les groupes sociaux ou les ethnies. Partager la vie d'un village au Mali est louable, mais crée parfois des tensions avec le voisin qui ne bénéficie d'aucun partenariat. Et, au nom de l'éthique, des forêts sont privatisées et la nature domestiquée. Le tourisme utile a remplacé le voyage hédoniste. Soyons plus modestes. Redécouvrons le plaisir de flâner... et de voyager futile.
«Nos voyages commencent en rêvant autour d'une mappemonde. Et en changeant dix fois de projet avant d'acheter les billets d'avion! Pour cet été, c'est fait. Après être parti en famille au Maroc, à Cuba et à Bali, ce sera un mois au Vietnam. Ensuite, rien n'est prévu. On ne réserve pas d'hébergement. Et je ne feuillette le guide touristique que dans l'avion. Ça crée un grand choc qui permet de déconnecter très vite. Je n'ai jamais voyagé autrement qu'avec cette liberté de pouvoir dire, à 17 heures: «Tiens, si on changeait de ville?» Ou de trouver un beau paysage et de rester quatre jours dans le coin. Les sites «à voir» sont souvent déshumanisés. Le soir, tout ferme. Le voyage, c'est davantage que ça. C'est se rendre compte des conditions de vie des habitants en dormant chez eux après avoir récolté l'adresse au café, ou en discutant sur un escalier. Grâce aux enfants (18 mois, 7 et 10 ans), les rencontres sont plus faciles. On se parle entre parents.»
Agnès Rogelet